Doit-on craindre la police ?

Publié le par Nguema Ndong

La police est censée assurer la sécurité des biens et des personnes. Elle incarne aux yeux de la population le rocher sous lequel elle devrait s’abriter en cas d’orage. Le recrutement de ses agents doit de ce fait être assuré avec la plus grande rigueur possible afin d’éviter de se retrouver avec des vers dans le fruit. Malheureusement, il est triste de constater que la police renvoie aujourd’hui l'image d’un corps de métier destiné à tous les rebuts de la société. Une espèce d'exutoire où l'on reclasse tous ceux qui ont tourné le dos à la loi, un drôle d'oxymore. Comment des gens qui ont perdu le sens du respect de la loi peuvent-ils la faire respecter ? La police gabonaise semble embarquée dans une anomie qui doit susciter des questionnements au sein de la société gabonaise afin de sonner le tocsin.

Ces derniers jours, différents éléments m’ont poussé à écrire ce billet, mais le climax est sans doute le meurtre d’une jeune femme à Akebé (quartier de Libreville) par un agent de la PJ. Ce dernier l’aurait abattue, de sang froid, de deux balles dans la tête. Face à ce meurtre, on se doit de se demander si nous devons avoir peur de la police. Car comment rester calme en constatant que la plupart des policiers que l’on recrute depuis 2009 est composée de plus en plus d’anciens délinquants et parfois d’anciens criminels ? C’est souvent de petits délinquants qui passent le clair de leur temps à détrousser de paisibles citoyens à l’aide de couteaux auxquels l’État décide de donner des armes. Ils sont parfois portés par une hybris qui les pousse à en faire usage à tout bout de champ. Un jour au cours d’une banale dispute à la sortie d’une boîte de nuit, un agent de la PJ nous menaça de nous «mettre les plombs » parce que la demoiselle qu’il convoitait l’aurait éconduit et elle n’avait d’yeux que pour l’un d’entre nous. Imaginez un instant si nous eûmes aussi des armes, quel aurait été le scénario ? Deux autres agents de police étaient allés tirer sur des amis dans un Snake Bar à Akebé. Lorsque ces deux indélicats furent appréhendés, la raison qu’ils donnèrent portait sur l’agression, la veille, de la petite amie d’un d’entre eux dans ce quartier. En guise de représailles, ils allèrent tirer sur les premières personnes qu’ils virent et c’étaient deux de mes amis (une fille et un garçon) qui prenaient de l’air devant ledit Snake Bar. Des témoignages comme ceux-ci sont légion.

Il y a quelques jours, en recensant les amis, les parents et les connaissances ayant été admis au dernier recrutement la police, celui qui avait le profil le moins effrayant était dealer. Quant aux autres, ce sont d'anciens prisonniers condamnés pour vol à main armée, cambriolage, agression à l’arme blanche… Je me suis amusé à dire que le recrutement de la police se fait désormais à la prison centrale. C’est peut-être exagéré comme conclusion, mais que peut-on penser lorsque les faits sont si éloquents ? J’ai croisé un ancien camarade de classe, qui pour des raisons de délinquance avait dû arrêter sa scolarisation, qui m’a informé qu’il venait d’être admis au concours de la police. Il avait passé un an en prison et à sa sortie, il a été instrumentalisé par certains sympathisants de l’opposition radicale qui payaient son loyer. Las de se voir traité comme un âne (c’est l’expression qu’il avait utilisée), il a décidé d’être autonome et la police lui a ouvert les portes. Quand il a avoué cela à ses amis de l’opposition, ils lui ont demandé de « dégager » de leur maison. Malgré sa condamnation qui était supérieure à six mois, ce dernier vient d’être admis à l’école de police. Il n’est pas le seul comme je l’ai susmentionné. On m’a parlé d’un autre qui est sorti de prison depuis moins d’un an, il avait été condamné pour vol à main armée. De tels témoignages suscitent des interrogations quant au sérieux de l’administration judiciaire au Gabon. D’après ce qu’un ami m’a dit, chose que je n’ai pas encore vérifiée, les condamnations seraient mentionnées dans l’extrait de casier judiciaire que lorsqu’elles excèdent les six mois de prison ferme. Dans les deux cas cités, il s’agit de condamnations allant au-delà de six mois, quel extrait de casier judiciaire ont-ils présenté ? Ont-ils procédé à une corruption d’agent ? Par ailleurs, les deux individus sont des personnes ayant plus de 30 ans et n'ont aucune qualification si ce n'est le BEPC pour l'un. Mais à ce que je sache, on avait refusé le dossier d'un de mes frères titulaires d'une licence qui avait 29 ans. Comment ont-ils fait pour que leur dossier soit accepté malgré la limite d’âge largement franchie par rapport à leur niveau d’étude? Je ne saurai répondre à ces questions qui émanent du reflet pathologique de la déliquescence de l’administration gabonaise.

En marge des questions administratives, il y a surtout la question de l’éthique qui se pose. Comment peut-on donner des armes à des délinquants et à des criminels ? S'il peut s'avérer dans certains cas que l'homme est changeant, la réinsertion de ces jeunes ne passe pas forcément par leur incorporation dans la police. Il est peu acceptable de voir des gens qui ont baigné dans l’illicite intégrer un corps de métier qui connaît une forte érosion de la rectitude morale. Une administration au sein de laquelle les âmes de preux finissent par faire naufrage à l’épreuve des réalités et des règles tacites. Dans la police gabonaise, la norme légale est morne. Le respect des procédures s’est empoussiéré au profit de la corruption des agents. Le métier de policier est, certes, noble, mais ce n’est pas le seul que l’on devrait trouver à tous les jeunes. Avoir le dessein de juguler le chômage ne sous-entend pas donner des armes à des délinquants et à des criminels qui n’existent pas à jouer les Rambos dans la ville. Que le pouvoir en place cesse d’en faire, des jeunes issus le plus souvent de quartiers et de familles désœuvrés, ses cerbères. Le pouvoir veut avoir des effectifs bien rodés et prompts à réprimer dans le sang, s’il le faut, toute velléité insurrectionnelle. Personne n’est dupe, le suc majeur de ces recrutements scabreux est la répression future des éventuelles manifestations qui ponctueraient les échéances électorales à venir. Nous savons tous qu’au Gabon, nous sommes sujets au Coup d’État Électoral Permanent qui s’accompagne de son lot de manifestations et protestations. Une armée de voyous est servile à un pouvoir de voyous.

Manifestation du 20 décembre 2014
Manifestation du 20 décembre 2014

"Il est dangereux d'avoir raison quand le gouvernement a tort", disait Voltaire. On pourra m’empêcher de vivre libre, mais personne ne pourra m’empêcher de penser librement, car seule ma conscience me dicte ce qu’il m’est loisible de penser. En tant que citoyen, il ne m’est pas permis de fermer les yeux sur ce que je constate et que j’estime normal de révéler au grand nombre. La police devient une source d’inquiétude pour la population gabonaise à un moment dont elle a vraiment besoin de sa présence afin de faire face à la délinquance qui sévit. Comment peut se sentir le citoyen quand il voit un ancien criminel ou un ancien délinquant se pavaner dans la rue, en uniforme, muni d’une arme à feu que l’État lui a confié ? Comment le citoyen peut-il être en confiance quand il sait que la frontière entre le bien et le mal est presque inexistante chez le représentant de l’ordre ? Comment peut-on se sentir quand on sait que ceux qui sont censés nous protéger sont des personnes promptes à nous tirer dessus? En somme, "moins la route est bordée de tombeaux, plus sûrement elle conduit à la justice", disait Normand Baillargeon, mais comment peut-on croire à la justice dans un pays quand les policiers sont d’anciens criminels qui versent le sang des innocents ?

Publié dans Gabon, Société

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