Voyage de nuit

Publié le par Nguema Ndong

Récemment, j’ai fait un voyage nocturne vers Libreville. C’était un samedi après-midi, je n’avais que mon sac à dos et je me suis présenté à la gare routière. Actuellement, nous sommes à la basse saison, vous trouvez facilement un bus et le risque de se retrouver entassés comme des sardines est moindre. Quinze minutes après mon arrivée, j’embarquais déjà dans un bus. J’avais l’embarras du choix concernant les places. J'ai donc choisi de m'asseoir au fond afin de m'allonger et si possible tendre mes jambes quand elles commenceraient à s'ankyloser. Pendant quelques minutes, je me suis dit que j’allais voyager tout seul sur ma banquette et que je pourrais même dormir tranquillement. Soudain, une femme vint à moi pour savoir si je voyais seul, car elle souhaite occuper la place vide qui était voisine à la mienne. Je l’ai alors invitée à prendre place comme elle le désirait. Le fait de satisfaire ce désir s’avérera, être ma plus grande erreur durant ce voyage.

Ma voisine de banquette était une femme d’une trentaine d’années, car j’avais jeté un coup sur sa pièce d’identité à un contrôle de gendarmerie. Mais lorsqu’on la voyait, on lui donnait une quarantaine voire une petite cinquantaine. Elle avait le visage rongé par la vie. Elle était en surcharge pondérale (pour satisfaire la connivence moderne). À la balance, elle faisait sans doute 100 kg. Le pire dans tout cela, c'est que ma voisine de banquette semblait avoir un problème particulier avec les salles de bains, car cela faisait visiblement un long moment qu'elle y avait mis pied. Ce désamour des salles de bains lui fit donc cadeau d’une puanteur suffocante. Au fond de moi, je l’appelais « Binoum-Binoum », comme pour dire le putois.

Il faisait 17 h quand le bus démarra d'Oyem. Les fanatiques et les adeptes de la croyance ostentatoire se mirent à faire des incantations et des prières afin que le voyage se fasse dans de bonnes conditions. Leur folklore m’agaçait, car je venais de passer une journée à faire des comptes et leurs glapissements me provoquaient des céphalées. Ne voulant pas faire l’objet de l’ire des occupants, je ne fis aucune protestation. J’ai mis la capuche et je me suis enfui dans mon siège afin de trouver un sommeil qui ne vint malheureusement jamais.

À peine avions-nous démarré que le chauffeur décida de nous jouer exclusivement de la musique nigériane et ghanéenne. Tout le monde se donnait à cœur joie pour fredonner les mélodies des chanteurs kalaba et ashantis. Moi qui pensais écouter du Pierre Claver Nzeng ou du Ndong Mboula durant tout le voyage, comme cela était de coutume, il y a une décennie, à ma grande déception, j'avais droit à de l'Azonto et autres rythmes venus de Lagos. La routine avait finalement eu raison de moi, comme on dit en fang : « celui qui n'aime point finira par aimer à force de voir », ou comme dit un adage : « la civette avait mangé le mille-pattes à force de le voir », je me suis donc mis à chanter. Oui ! Comme l’ensemble des occupants du bus, je me suis mis à fredonner ces refrains. Parmi les occupants du bus, un seul semblait dans sa coquille. Il s'agissait d'un ressortissant libanais, a priori, qui avait essuyé quelques remarques un peu racistes des autres occupants du fait de ne pas avoir respecté l'ordre d'arrivée lorsqu'il fallait embarquer. Malheureusement, chez nous au Gabon, ce type d'entorses au protocole est récurrent chez les gens de cette origine.

Le malheur quand on entreprend un voyage du nord du Gabon (Woleu-Ntnem) vers Libreville, ce sont ces multiples postes de contrôle qui jalonnent le trajet. Le pire dans ce parcours du pèlerin, c’est qu’il vous est exigé de descendre à chaque poste de contrôle afin de présenter vos pièces d’identité. Les hommes en uniforme ne se soucient point de votre état physique. Chaque fois que nous descendions du bus, j'avais l'impression que nous étions des Chicanos (des dos mouillés) qui traversent le Rio Grande pour aller chercher fortune aux USA. Nous devions nous mettre en file indienne afin de présenter nos pièces d’identité aux gendarmes. Ces multiples poses venaient rompre le sommeil profond de quelques voyageurs. Parmi ces voyageurs qui avaient décidé de se jeter dans les bras de Morphée, on comptait Binoum-Binoum. La bonne dame était plongée dans un sommeil profond et elle avait décidé de s’affaler sur moi comme si j’étais devenu son oreiller. Je me sentais étouffé par le poids de son corps, mais surtout par les miasmes qu'elle distillait dans tout le bus. Je voyais déjà mon malheur, car ce type d’odeur vous colle à la peau pendant plusieurs jours. Je ne savais pas comment me dégager de là. En scrutant les bus, je surpris deux jeunes filles qui riaient sournoisement en regardant dans ma direction. Je compris alors qu’elles se moquaient de moi. Lorsqu’il fallait descendre à nouveau du bus pour présenter nos papiers à un poste de contrôle, une des jeunes filles vint à moi, d’un ton moqueur, afin de me demander si Binoum-Binoum était mon amoureuse. Je lui répondis que je m'efforçais à être galant et que si mon épaule pouvait être le rocher de qui que ce soit pour s'adosser un instant je me sacrifierais alors. La jeune fille n’était pas dupe, elle savait que tout cela n’était évidemment que verbiage. Je ruminais une colère en moi, car je ne savais pas comment demander à Binoum-Binoum de me laisser respirer. J'en avais assez, mais je voulais paraître courtois et galant auprès des charmantes demoiselles qui voyageaient en autre compagnie. Je cultive le principe selon lequel il faut toujours faire bonne impression en public, car nous ne savons jamais où nous irons demander à boire un bon matin.

En remontant dans le bus, je laissai Binoum-Binoum toute seule sur la banquette et elle repartit rejoindre Morphée. J’étais maintenant confortablement assis et j’ai pu fermer les yeux un moment avant que je ne sois réveillé par un coup de frein brusque. Tout le monde était en émoi, car deux grands éléphants traversaient la route et par mesure de sécurité le chauffeur avait dû arrêter les phares du véhicule. Même si j’avais en tête la récente attaque d’un éléphant dont fut victime un bus transportant des passagers d’Oyem pour Libreville, j’étais séduit par la beauté du spectacle. Nous avions encore roulé pendant de longues minutes voire quelques heures et la moitié des passagers s’endormit, car il faisait plus d’une heure du matin et la température dans le bus était devenue glaciale, un instant funeste pour chaque célibataire.

Nous arrivâmes à Libreville aux environs de quatre heures du matin et j'avais le corps en compote, avec l’impression d’être passé sous une voiture. Une seule envie taraudait dans ma tête, celle de me retrouver dans un lit. Quelques taxis étaient déjà garés sur place et lorsque je me rapprochai d'un afin de lui demander de me déposer à la maison, sans aller par le dos de la cuillère, il dit « oui ». Mais je devais lui donner quatre mille Francs Cfa. Je n’en revenais pas, je tombais des nues. Pour un trajet de moins de dix minutes, le monsieur me demandait 4000 francs. Je lui ai dit d'aller plumer d’autres pigeons, de toutes les façons, je n'étais pas pressé de rentrer. Cette réponse était la plus courtoise que ma conscience me permettait de lui donner. Après quelques minutes d’attente, un autre chauffeur me déposa chez moi pour moins.

 

Publié dans Voyage

Commenter cet article