Bons baisers de Mbwéma

Publié le par Nguema Ndong

C’est ici que les gens passent le plus de temps à Mbwéma.

C’est ici que les gens passent le plus de temps à Mbwéma.

Pour des raisons professionnelles et pour m’évader du quotidien librevillois, je suis reparti vivre à Mbwéma. Durant ce séjour, j’ai pu découvrir une réalité antipodale à celle que j’avais connue plusieurs années auparavant. Oyem et Mbwéma avaient changé et j’étais presque devenu un étranger chez moi.

Après plusieurs années de chômage, j’avais enfin trouvé un petit emploi qui me permettra d’occuper mes journées à faire autre chose qu’aller sur Facebook et à déposer mon CV dans la plupart des entreprises de Libreville où j’étais le plus souvent éconduit. La monotonie des journées librevilloises avait fini par faire germer en moi une lassitude qui appelait au voyage. Cette situation de désoccupation commençait déjà à me donner des idées noires. Être conscient que l’on est perçu comme le chômeur du quartier devenait rébarbatif. Les regards des voisins étaient de plus en plus suspicieux.

La structure qui venait de m’embaucher s’installait à Oyem. Le salaire que l’on me donnait n’était pas des plus reluisants. Cette rémunération m’inspirait de l’autodérision en disant aux gens que mon master me permettait juste d’avoir un salaire de nourrice (nounou). Toutefois, j’étais excité par le fait d’aller travailler dans la ville natale de mes parents. La matrice de ma substance. Revenir en ces lieux qui m’ont vu grandir avait un côté aventure que je ne pouvais refuser pour rien au monde. Mû par un besoin non pécuniaire, je me suis mis sur la route d’Oyem à la recherche de mes souvenirs. L’envie de me réveiller chaque matin en ces lieux où l’unicité linguistique rend toute discussion intéressante. Me réveiller chaque matin en voyant des parents et non de simples voisins. Repasser du temps avec ma mère. Oyem ne sera plus une simple succession de souvenirs dérivatifs pour s’évader du pandémonium librevillois, mais une réalité quotidienne. Ces quelques raisons guidaient mes pas sur la route qui mène à Nkûm Ekiegn (le tronc de fer).

Je suis arrivé à Oyem, en début de soirée, le jour de mon anniversaire. Pour quelqu'un qui accorde peu d’importance à cette date, cela était assez drôle. En arrivant chez ma mère, vu que mon père est parti dans l’au-delà depuis plusieurs années, j’étais attristé par le vide abyssal qui régnait dans cette demeure qui jadis était si animée par près d’une vingtaine de personnes dans les années quatre-vingt-dix. Ce silence m’insupportait, j’avais la nostalgie des années de mon enfance. Ces belles années quand la famille au complet peuplait cette maison. Le silence était devenu suffocant, mais ce malaise était refoulé par le fait de revoir ma mère. C'étaient des retrouvailles et non des adieux. La tristesse n’était donc pas démise. J’avais plus de raisons d’être heureux. J’étais avec ma mère, cette femme qui m’a porté dans son ventre, qui m’a donné son sein, qui m’a porté sur son dos. Pourquoi devais-je être triste ? J’avais maintenant l’opportunité de revivre avec elle et je l’avais pour moi tout seul. Je suis le huitième enfant d'une fratrie de dix, ce qui fait qu'à certains moments, je la confonds à ma grand-mère. Un petit check du poing de temps en temps, m’allonger près d’elle quand je rentre le soir, faire le bébé malgré mes trente ballets passés depuis il y a longtemps. J’ai de la chance de l’avoir encore, car beaucoup donneraient tout pour être à ma place. Alors, la perception de ce fait m’a fait revenir à des sentiments plus gais, car l’instant l’obligeait.   

Sans même avoir eu le temps de m’installer. Direction la cuisine. Juste les mains lavées, je me suis jeté sur le festin qui m’était dédié. Alouvi comme dix hommes, je fis connaître un sort expéditif à toutes ces bonnes choses. Pour des raisons de santé, je voyage toujours à jeun, le mal de terre étant mon fidèle compagnon de route. Ce n'est qu'après plusieurs heures que je m’installai dans l’ancienne chambre de mes grandes sœurs. Les murs étaient encore couverts de posters de l’époque. On pouvait y apercevoir : Lorenzo Lamas, Estelle Hallyday, les 3 T, David Charvey, Gérald du groupe Alliage, Luck Perry… La décoration murale était vraiment vintage, reflétant ces années quatre-vingt-dix. Quelqu’un me fera même un jour la remarque sur le décor prétendu has been de cette chambre. Je lui fis comprendre qu’il est impérieux de garder des souvenirs. Le fait que cette chambre soit encore en l’état donnait une valeur symbolique que seuls les membres de la fratrie pouvaient percevoir. La dictature de l’actuel fait que l’on gomme une partie de son histoire. Nous oublions que les morceaux du passé sont des pièces importantes dans l’érection de notre futur. Porté par le froid nocturne d'Oyem, du calme de la maison et de la fatigue des six cents kilomètres de route, je m'effondrai dans les bras de Morphée tel un nourrisson jusqu'à la sonnerie du réveil le lendemain matin, me rappelant pourquoi j'étais vraiment revenu dans cette ville.

Les réveils à Oyem lorsque l'on a passé du temps à Libreville sont difficiles. La brume matinale conjuguée au froid ne vous donne pas envie de quitter le lit. Une fois cet exploit accompli, le deuxième défi est d’arriver à prendre sa douche. L’eau est si glaciale qu’en saison sèche, nous sommes en période des Binoum-Binoum (les mauvaises odeurs). Beaucoup de personnes font l’impasse sur cette corvée et les transports en commun deviennent parfois des incubateurs de pestilences. Ce n’est pas une façon de moquer l’hygiène des oyemois, car cela n’est pas représentatif de l’ensemble des habitants de cette ville, mais de quelques cas isolés. Ces individus malodorants écument aussi bien les transports en commun de plusieurs autres villes. Il faut vraiment être mal inspiré pour entreprendre de porter une chemise blanche lorsque l'on va emprunter un taxi-bus à Libreville en période de grande chaleur.

Une fois embarqué dans un taxi, je fis une vague inspection de la ville, car les locaux de l’entreprise dans laquelle je devais commencer le service étaient à l’opposé de mon village. Le constat était amer. La ville subissait les outrages du temps. La sénescence était perceptible à tous les coins de la ville. La route que les Yougoslaves avaient bitumée, en 1978, était la parfaite illustration. Les automobilistes devaient faire preuve de maestria afin d'éviter les différents nids-de-poule qui jonchaient la chaussée. Certains bâtiments administratifs étaient en décrépitude avancée, c'est notamment le cas de la préfecture du département du Woleu qui date de l'époque coloniale et qui n'a connu, semble-t-il, aucune restauration depuis de nombreuses années. Les hautes herbes se fondaient dans le décor comme si cela était un fait normal. Les ordures pavaient la plupart des trottoirs. À bord de ce taxi, j'avais en tête le slogan "propre comme l'or" de la campagne de l'élection municipale de 1996 du candidat du PDG (Parti Démocratique Gabonais) en la personne de Magloire Nkoghe Ondo. C’est cet objectif que Vincent Essono Mengue qui devint maire d’Oyem au compte du RNB (Rassemblement National des Bûcherons) réalisera en faisant d’Oyem l’une des villes les plus propres du Gabon. Le triste spectacle que mes yeux subissaient contrastait bien avec le lustre d’antan de cette ville. 

Après une première journée de travail éreintante, je suis rentré au village tout exténué. La seule idée qui me venait à l’esprit était celle d’un repos ô combien mérité ! Mais c'était sans compter avec la rumeur de mon arrivée qui s'était propagée dans le village comme une trainée de poudre. À peine je m'étais assis à la cuisine que deux jeunes cousins firent leur entrée. Nous nous sommes salués chaleureusement, la joie de nous revoir faisait scintiller nos yeux. Puis, quelques instants après, ce fut au tour de trois autres de leur emboîter le pas. La cuisine de ma mère était pleine de monde. Cela était sans doute devenu un fait rare en ces lieux. Mes cousins voulurent que l’on sortît de la cuisine afin d’être plus à l’aise, vu que la présence de ma mère bridait un peu leur expression. Ils voulaient sans doute me raconter des histoires en y ajoutant tous les détails croustillants comme il est de coutume. Nous sortîmes alors de la cuisine. D'après ce que je croyais, nous devions aller, nous asseoir à l’Abê (que l'on traduit souvent par corps de garde et dans le cas de ma mère, c’est plutôt son tribunal ou sa cour, car elle a le titre de chef de quartier) et profiter de la fraicheur nocturne. Mais arrivé au niveau de l’Abê, personne n’eut envie de s’arrêter. Je me dis que nous allions peut-être traîner dans le quartier comme autrefois. Mes visiteurs du soir avaient un tout autre programme. C'est en nous approchant des débits de boissons que je compris exactement quel était leur dessein, car ceux qui nous précédaient s’installaient déjà dans un bar en m’y invitant à les rejoindre. Rodé par mes premières expériences, je déclinai l'invitation prétextant une fatigue généralisée. En prenant congé de mes jeunes cousins, je leur donnai le seul billet de banque que j’avais dans mes poches. Arrivé à la maison, j'étais furieux et remontré contre mes visiteurs qui avaient apparemment un seul objectif en tête, celui de consommer de l'alcool à profusion à mes frais. Cette expérience ne fut pas la dernière, mais la première d’une longue série.

Ce long séjour à Mbwéma a été l’occasion de confirmer ces multiples témoignages qui m’étaient parvenus à Libreville à propos de la déliquescence des miens. La pierre angulaire de cet abâtardissement était, me semblait-il, l’addiction à l’alcool qui avait atteint des proportions alarmantes dans mon village. Les bars poussaient maintenant comme de la mauvaise herbe. M’bê (pluriel d’Abê) étaient constamment vides à l’exception des jours de règlement des litiges qui, le plus souvent, ne tournaient qu’autour d’une vente de terrain. Tout le monde vivait presque dans les bars. Il y a comme un besoin incoercible d’aller s’attabler dans des débits de boissons chez mes parents. C’est dans ces lieux que la jeunesse de mon village se faisait maintenant éduquer. Quelle éducation peut-on donner à quelqu’un quand une partie de la lucidité a été absorbée par l’alcool ? Il y avait aussi cette cupidité chez mes parents qui me révulsait, car elle était semblable à de la mendicité. Les gens ne venaient plus vous voir quand vous arriviez au village dans l'optique de ressasser le passé, de vous souhaiter la bienvenue et de rendre votre retour agréable. Mais non ! Ils voulaient profiter au maximum de vos grâces. Quand ils ne commençaient pas à vous faire des doléances, bien que conscients de votre impécuniosité ou à vous réclamer des cadeaux.

Mes premières semaines furent un calvaire. Je ne sortais plus la journée, je me cachais dans ma chambre comme un voleur, car la première personne que je croisais, elle me demandait systématiquement de lui donner de l’argent. Le plus souvent, ils demandaient de leur acheter de l’alcool. Un matin, j’allais au travail quand un grand frère me vit. Après les salutations, il me demanda de l’argent. Je lui répondis que j’étais fauché. Sa réponse me fit vraiment froid dans le dos. D’un ton menaçant, il me demanda pourquoi je ne lui donnais pas directement l'argent que j'allais utiliser pour payer mon taxi afin qu'il aille s'acheter son vin frelaté. Il termina son propos en me taxant d’avarice. Pour le cas de ceux qui réclamaient des cadeaux, je me souviens d’une scène à l’Abê. Pendant que nous savourions un délicieux plat de feuilles de manioc, je conseillais un petit frère qui était en décrochage scolaire et qui refusait de faire tous les boulots que je lui trouvais. Il n’était juste bon qu’à dire : « Ah grand, fais-moi un truc ». Je le suppliais presque de se ressaisir vu qu’il n’était pas né avec une cuillère en argent dans la bouche comme bien d’autres. C’était une peine perdue. J’avais l’impression de vouloir remplir les tonneaux des Danaïdes, car la préoccupation de ce dernier était mon t-shirt qu’il voulait absolument. Cette scène me rappelait Barack Obama dans Les rêves de mon père. Lors de son premier voyage au Kenya, sa grande sœur lui demande de parler et de conseiller son petit frère sur la nécessité de reprendre l’école, le seul intérêt pour ce dernier, à cet instant, est la paire de baskets d’Obama. Tout ce qu’il lui disait, entrait par une oreille et sortait par l’autre.

Les personnes qui m’abordaient le plus dans le village avaient failli biaiser mon jugement. Comme on dit souvent, il ne faut jamais juger un livre à sa couverture. Tous les habitants de Mbwema ne faisaient pas montre d’un même type de comportements déviants. Il restait encore d'authentiques Odzip, les gardiens du temple. Ceux-là, qui avaient gardé les valeurs d’hospitalité inhérentes à nos villages. Ils avaient encore de la dignité et ne faisaient pas dans la mendicité. La discussion était plaisante avec eux. Quand on allait leur rentre visite, ils s’efforçaient de nous offrir des présents. Un ananas, de l’arachide grillée, de la bouillie de maïs, une galette de maïs, un plat de feuilles de manioc, etc. Ils nous offraient toutes ces choses recueillies à la force de leurs mains. Même quand ils n'avaient rien, ils s'efforçaient de trouver une solution. Parfois, on se sentait gêné de ne pas pouvoir leur donner plus en retour de toute cet amour. Ces personnes vous donnaient ces petites attentions que seuls des parents pouvaient offrir, malgré le peu qu'ils avaient. Lorsque j’ai appris l’imminence de mon retour à Libreville, ce sont ces petites attentions et aussi tous les fous rires qui nous prenaient lors de la séance de sarcasme à l’Abê pendant de longues parties de Songo ou Mekoweng qui nourrissaient ma tristesse. Si j’avais le choix, j’irais vivre au village. Ce n’est pas le paradis, mais j’avoue que je ne me sens mieux nulle part que dans mon village. Cette dernière phrase est une lapalissade.

À Lator, Tchelo, Sax, Nuxxon, Gener’, Le Capo, Abedi, Le Kafé

Publié dans Oyem

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Ngwane Essamkoss 04/12/2016 01:45

Que de souvenirs qui me remontent tout au long de ma lecture,tout mon tendre enfance se retrouve dans tes lignes.OYEM CHÉRIE je t'aime

Nguema Ndong 04/12/2016 20:53

Akiba abwign a Ngwane Essamkoss

NPI 01/11/2016 11:19

Beau portrait..

Nguema Ndong 02/11/2016 07:38

Bonjour, merci pour le commentaire.