Gabon : Le coup d'État permanent des Bongo

Publié le par Nguema Ndong

Depuis 1993, c’est le même scénario à chaque élection présidentielle au Gabon. Les Bongo sont battus dans les urnes, mais ils s’imposent au pouvoir par la force des armes. Le sang des innocents qui osent contester cet état des choses est versé. Les quatre premières expériences d’élection présidentielle, post-Conférence Nationale (1991), ont été le levain de notre appel au boycott électoral à la veille de celle de 2016. Le pathos aidant, une chape de plomb a empêché à notre point de vue d’avoir une once de possibilité d’éclosion. Nous avions été mis en minorité par les tenants de la cause électoraliste quand nous n’étions pas voués aux gémonies, cloués au pilori, car taxés de Bongoïsme primaire, ou d’alliance objective avec le pouvoir. Nous avions le mauvais rôle, nous étions les pestiférés.

Comme en 1993, en 1998, en 2005 et en 2009. En 2016, le même passage en force s’est opéré, s'accompagnant bien sûr de son lot de massacre de populations. Ce qui devait être fut. Le réel, dont l'euphorie d'une alternance au pouvoir avait contribué à dénier, refit malheureusement surface. Il faut être pragmatique et non idéologue dit M. Onfray, car le pragmatique compose avec ce qui est, alors que l’idéologue pense à partir d’idées déconnectées du réel comme ceux qui pensent que le Gabon est une démocratie. De même que ceux qui voient en la voie des urnes la clé de sortie du long règne des Bongo et affidés.

Pendant des mois, on a appelé le peuple à participer massivement à l’élection afin de faire partir le Bongo-PDG du pouvoir. Dans le même temps, ceux-là mêmes qui ont contribué à la pérennisation de ce pouvoir demeuraient aux mêmes postes. Personne ne voulait alors voir l’évidence. Les gens étaient obnubilés par la fièvre électoraliste. Le pouvoir en place s’armait comme s’il s’apprêtait à rentrer en guerre. Hausse du budget de la défense, recrutement massif dans les forces de police, création d’unité spéciale dans l’armée, achats compulsifs d’armes de guerre, etc. Mais en face, on continuait à croire comme Karl Popper que la démocratie, c'est ce qui permet aux peuples de renverser les mauvais dirigeants sans violence. Croire que l’on peut opposer le bulletin de vote à la Kalachnikov, dans une Afrique Centrale qui est à la ramasse des avancées démocratiques sur le continent, cela n’est que pur suicide sinon de la naïveté.  

Chauffés à blanc par l'espoir qu'on leur a vendu à tous les meetings, les gens sont sortis dans la rue, le 31 août 2016, afin de dire non au hold-up électoral. Ils étaient conscients du risque qu’ils encouraient. Ces mots de René Char dans Les Feuillets d’Hypnos raisonnent comme un témoignage de ce qu’ils avaient dans leur cœur : « Nous avons recensé toute la douleur qu’éventuellement le bourreau pouvait prélever sur chaque pouce de notre corps ; puis, le cœur serré, nous sommes allés et avons fait face. » Avec bravoure, ils ont fait face aux suppôts du tyran et par lâcheté, les cerbères du roi ont tiré à balles réelles. Raymond Ndong Sima a salué la retenue des forces de l’ordre lors de ces événements. Aurait-il fallu que l'on tirât au bazooka sur des manifestants désarmés afin que ce monsieur, pour qui j'ai prêché, constate qu'il s'agissait d'excès ? Bref ! question de sémantique. Il vaut mieux mettre fin à toute logomachie.

Les gens sont sortis dans la rue en partie parce qu’on leur a promis l’alternance au pouvoir par la voie des urnes. On leur a également promis de tout mettre en place afin que leur choix soit respecté. Malheureusement, je peux me tromper, car mon jugement semble hâtif, la fameuse antienne "2016 ne sera pas 2009" paraît condamnée au même sort que la fameuse antienne "On ne nous volera pas notre élection" de 2009. La doctrine du "Shock and Awe" parfois traduite par "choc et effroi" dont le but est selon Naomi Klein : « de contrôler la volonté, les perceptions et la compréhension de l’adversaire et de le priver de toute capacité à agir et à réagir », mise en place par Ali Bongo porte petit à petit ses fruits. Personne n’est sorti dans les rues de Libreville pour contester les résultats de la Cour Constitutionnelle. Sur toute la ville régnait, ce matin, la fièvre obsidionale, car les images malplaisantes des événements du 31 août et de l’attaque du QG de campagne de Jean Ping ont attiédi toute velléité insurrectionnelle. Sur Facebook, il ne nous reste qu’un festival de selfies en guise de contestation. La couleur des cheveux de Messi, la plastique de Ronaldo, la coupe d'Afrique des nations à venir, la dernière chaussure à la mode, la place réservée à son ethnie dans le nouveau gouvernement, etc. Tous ces sujets relatifs au divertissement ont repris le monopole.

En 2023, quelqu’un d’autre viendra vendre la même idéologie électoraliste au peuple gabonais, alors que nous savons tous qu’une dictature vieille de près de cinquante ans ne pourrait tomber par la seule voie des urnes. On ne s’oppose pas à une armée en or, comme ils aiment le dire, avec un arsenal étique se résumant à quelques pierres. Soyons réalistes et évitons de sacrifier les nôtres. Le dire ne sous-entend point une quelconque couardise. Je préfère appeler au boycott électoral plutôt qu'à inciter les miens à participer à une mascarade électorale sachant qu'au bout de cela, ils risqueraient de perdre leur vie en vain.

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