2016 était-ce mon annus horribilis?

Publié le par Nguema Ndong

Jaquette de l'Album CLAMP 2

Jaquette de l'Album CLAMP 2

Beaucoup étaient avec nous le 1er janvier 2016 et aujourd’hui ils ne sont plus ici avec nous. De chaudes larmes ont coulé sur nos joues et nos cœurs saignent encore, car il y a des blessures que le temps ne peut aider à cicatriser surtout quand elles sont causées par la perte d’un être cher. Lorsque je pense que le premier week-end de l’an 2016, je partageais un repas avec deux personnes et en l’espace de trois mois, j’ai assisté à leur deuil. Ce fait me rappelle combien de fois la vie est éphémère. Certains proches et connaissances n’ont pas eu la chance d’arriver en 2017, dans ces lignes, j’ai une pensée pieuse pour chacun d’entre eux.

Mon bilan professionnel

Comme depuis que je suis parti des bancs de l’école, en 2010, le 1er janvier 2016 je me levais encore juste pour aller uriner. En fait, je demeurais chômeur. Mes multiples tatouages n’arrangeaient sans doute pas mon image auprès des voisins. Les seuls qui me parlaient, d’ailleurs, me demandaient uniquement, si je connaissais la bande de voleurs qui sévissait dans le quartier. Dans un faubourg, c’est facile de trouver le vilain petit canard. C’est le sans-emploi tatoué, qui porte une boucle d’oreille à trente ans révolus. Ce voisin oisif qui met son pantalon en dessous des fesses et qui chausse des bottes Timberland sans les lacer. Pour couronner le tout, c’est celui qui passe son temps à rapper. On n’y peut rien. Les gens sont formatés pour penser ainsi. Tous vous prennent de haut. Comme c’est difficile de subir la morgue de certains matamores décervelés par la petite aisance que leur procure l’ilotisme auquel ils sont coutumiers vis-à-vis de quelques politiciens véreux. Un pauvre bougre alimenté par le pécule de ses humiliations, vous manquerez de respect, car il est capable d’acheter une bière. Quant à vous, vous n’êtes que le chômeur qui doit subir ses élucubrations si vous n’avez pas assez d’honneur pour l’envoyer paître ailleurs.

2016 commençait donc comme les années précédentes avec son lot d’incertitudes et de mon désir ardent de mettre fin à mon quotidien oisif. J’avais encore passé le réveillon à la maison, le spleen drapait mes jours et mes nuits. Soudain, je vis cette annonce d’un emploi au sein d’une structure qui allait s’installer à Oyem. Comme je l’avais déjà expliqué dans ce blogue, j’en avais assez de la vie de chômeur à Libreville. J’ai donc pris le chemin d’Oyem. Le poste que j’allais occuper m’excitait vraiment. Je plaisantais avec mes parents en leur disant que j’allais devenir un grand quelqu’un, bien sûr avec un salaire misérable (salaire de nounou). Mais en période de vacuité et surtout d’impécuniosité, la moindre broutille représente une fortune. La modicité de la rémunération et surtout l’irrévérence pathologique de certains collaborateurs, particulièrement de quelques dirigeants, suscitèrent le réveil de mon côté rebelle que je voulais bien cacher en fond de moi. La maxime de Nietzsche « Il m’est odieux de suivre autant que de guider » prenait le dessus sur ma volonté d’accepter l’impolitesse de mes collaborateurs, mais également d’accepter la discrimination ethnique en vigueur au sein de ladite entreprise. À plusieurs reprises, j’étais au bout de l’explosion. J’en avais assez de cette éducation de cochon dont faisaient montre ces quelques dirigeants trop zélés. Je tenais constamment la manivelle qui activait le mode sauvage. J’étais prêt à envoyer une rafale d’injures bien placées au premier de ces énergumènes. Au pire des cas, j’allais dans leur bureau et leur montrer que l’insolence n’était pas une denrée si recherchée comme ils semblaient le croire. L’envie d’avoir la réaction de Michel Onfray face au contremaitre de la fromagerie taraudait mon esprit (confère La politique du rebelle).

C’est ainsi qu’un bon matin, lorsque l’on me proposa un contrat léonin qui ressemblait plus à un titre d’expédition au goulag qu’à autre chose, je me suis dit « il vaut mieux mourir de faim que d’être asservi dans son pays ». J’ai refusé de le signer et je suis revenu chez moi. Quelques semaines après, j’étais embauché par une start-up. Je suis passé de chef d’une agence de microfinance à Community Manager d’une entreprise qui officiait sur Internet. Moi qui passe énormément de temps sur les réseaux sociaux, comme tous ceux de la génération Y à laquelle j’appartiens, j’avais enfin l’occasion de monnayer ce hobby. L’expérience n’a duré que quelques jours, car au même moment je devais aller répondre à l’appel de la Fonction Publique. Le privé ne voulait pas de moi, alors je suis allé tenter ma chance au public. Au Gabon, lorsque l’on est diplômé et que votre relationnel n’est pas bien garni, vos chances d’intégrer l’administration publique sont plus grandes pour trois secteurs. La santé, l’armée et l’éducation. Les parents pauvres de l’administration.

Pour intégrer la Fonction Publique gabonaise, la compétence est souvent secondaire. La tendance y est plus à ce que l’économiste français Daniel Cohen appelle les inégalités résiduelles. Ces facteurs, qui semblent tenir à la chance davantage qu’aux compétences acquises. La santé m’étant impossible à moins de travailler au sein de l’administration quant à l’armée, mon aversion pour ce corps de métier est pathologique. Par conséquent, je ne peux pas envisager cette hypothèse. De facto, je me suis retrouvé à donner cours au sein d’une école de commerce. C’est quand il fallait proposer un syllabus que j’ai compris combien de fois, je détestais les études que j’ai faites. Je haïs le marketing, mais l’État gabonais venait de m’embaucher pour former ses enfants à cette matière. Comprenez cette situation si vous pouvez. Pis, ma situation d’enseignant me rappelle combien de fois, j’ai manqué plusieurs de mes objectifs. Rares sont ceux qui diront qu’ils sont allés faire des études de commerce pour finir enseignent. Chaque fois que je me lève pour aller donner un cours, je vois du dépit dans mon regard face au miroir. Je me dis que la baisse du niveau des élèves et étudiants tant décriée par les syndicats de l’éducation et des autres observateurs part de là. Je ne suis pas le seul dépité par sa fonction, au contraire nous sommes une majorité dans le secteur, et un enseignant non motivé est bien sûr quelqu’un qui ne donnera jamais le meilleur de lui.

Mon année musicale

La musique a toujours été mon plus grand amour, mis à part les Golden Timberland (la légendaire). Les études et la recherche d’un emploi n’ont été que les maîtresses avec qui je la trompais. Durant cette année 2016, j’ai été très actif dans le domaine malgré mon long séjour à Oyem. D’une part, comme artiste, j’ai sorti en compagnie de mon compère et frère Andgo le deuxième volet du projet C.L.A.M.P. dont le premier volet est sorti en 2010. Cet album que nous avons enregistré pendant trois ans est sans doute le plus abouti de tout ce que l’on a fait comme projet. Il a été relevé grâce notamment à la présence en son sein d’artistes et de producteurs de renom. L’album a vu la participation de rappeurs américains et ceux de la scène gabonaise. Nous avons eu également recours à des compositeurs américains. D’autre part, j’ai été un fidèle collaborateur de mon frère Keurtyce.E et cela m’a permis de travailler sur la sortie de plusieurs de ses projets notamment son double album Keurtyce VS Essamkwass. Je me souviens encore de la conférence de presse, mais aussi de son concert populaire au cours duquel j’ai compris que le peuple gabonais n’était pas prêt au changement.

Je suis un animal politique

On a tendance à faire la morale aux dirigeants, mais dans les rangs des soi-disant militants de l’alternance, les choses ne sont pas plus claires. Elles méritent d’être réorganisées si l’on aspire vraiment à un changement et non à une simple alternance au sommet de l’État. Mon contact permanent avec Keurtyce-E m’a permis d’être témoin des arrangements secrets des uns et des autres. Cela fut également pour moi l’occasion de comprendre la stratégie d’instrumentalisation de la musique par les hommes politiques. Lors des préparatifs du concert, On va tourner la page, j’ai vu comment beaucoup de ces perfides personnages ont tenté de tirer le drap de leur côté en proposant à Essamkwass des arrangements afin de prêcher pour untel ou un autre candidat. Le plus triste, c’est quand une personne qui passe sur l’espace public notamment sur les réseaux sociaux pour un zélateur du changement et qui se fait passer un parangon de la probité appelle Keurtyce pour lui dire, à la veille de la campagne électorale, qu’il gagnerait beaucoup en rejoignant le camp de Jean Ping, car il pourra, lui aussi « prendre sa part du gâteau ». Des gens ont sacrifié leur emploi et parfois leur vie pour une cause qu’elles estimaient noble, mais il se trouve que certaines figures de proue de cette lutte ne sont engagées que pour leurs intérêts personnels qui ne sont que pécuniaires. Et c’est avec des individus de cet acabit que l’on prétend vouloir changer le pays. 

Pour avoir refusé toutes les offres, Keurtyce a vu ces hommes politiques et membres de la société civile, qui étaient fiers de poser en sa compagnie sur Facebook, se désolidariser de lui en apprenant que sa sécurité au Gabon n’était plus garantie. Il n’a eu la chance de sortir du pays et d’échapper aux griffes de ses prédateurs que grâce au concours de gens de peu qui l’ont aidé parce qu’ils aimaient sa musique et qu’ils soutenaient son combat. Ces gens n’attendaient rien de lui en contrepartie, même pas une quelconque dédicace dans une chanson. Non ! C’étaient des gens sincères dont l’amour pour le pays est plus authentique que celui de ces profito-situationnistes de gauche pour citer Moukagni Iwangou. Au Gabon, la pensée libertaire et autonome ne veut rien dire. Chacun doit porter l’étiquette de x ou y afin d’être bien distingué dans la société. Les Gabonais ont élevé la pensée binaire au rang de religion nationale. Toute personne qui s’y inscrit en faux est systématiquement vouée aux gémonies ou clouée au pilori. Pendant la campagne présidentielle, j’en fus malheureusement une victime.

Je suis un hédoniste

Sur un côté plus gai, cette année a été pour moi l’occasion de mettre en pratique mon hédonisme (non vulgaire, mais responsable). J’ai su profiter de chaque instant que ce soit à Oyem ou à Libreville. "Je travaille à être heureux : c'est le plus beau des métiers" disait Roland de Lassus.  J’ai appris à aimer à nouveau ma vie loin des soirées austères qui l’avaient longtemps jalonnée. Le goût des bonnes choses et l’amour des miens ont donc été le sel de cette année. J’ai toujours pensé que l’amour est ma religion, comme le chante Ziggy Marley. Ah, les amours ?

Quand on prend de l’âge, notre première peur est la sénescence. On a peur que notre corps ne soit plus en mesure de réaliser certaines prouesses physiques. Cette peur de la sénescence est en fait la peur de la finitude de chaque être humain. Les anniversaires deviennent avec le temps le rappel de notre mort prochaine. Et cela engendre la deuxième peur quand on a déjà franchi la barre de la trentaine, la peur de finir célibataire. Lorsque l’on a plus de trente ans et que l’on est toujours dans les mailles du célibat, les discussions entre hommes (amis) ressemblent de plus en plus à celles des héroïnes de Sex and city. On veut tous trouver la femme avec qui on fera le reste de sa vie, on veut avoir des enfants. En somme, on veut fonder une famille. À cet âge, on ne s’attend plus à rencontrer la femme idéale, car on l’a sûrement laissé partir au lycée ou à l’université. Les principes sur lesquels on a longtemps bâti sa recherche de l’âme sœur s’érodent. L’amour devient alors un compromis. 2016 est donc passée et ma situation matrimoniale n’a toujours pas changé. Mes quelques amitiés érotiques (confère Milan Kundera dans L’insoutenable légèreté de l’être) n’ont fait qu’égayer mes soirées en chassant momentanément le spleen inhérent au célibat. Comme beaucoup, je m’efforce de trouver la solution. Pour paraphraser nos chers opposants : « 2017 ne sera pas 2016 ».  Je l’espère bien.

L’année 2016 a été indubitablement pleine d’expériences pour moi. J’ai fait la rencontre au cours de mes escapades professionnelles de plusieurs personnes avec qui j’ai beaucoup appris. Cette année m’a permis aussi de rencontrer de nouvelles gens qui ont su prendre de l’importance dans ma vie en très peu de temps augurant de bons auspices. Toutefois, l’horizon s’obscurcit quand j’ai un regard sociopolitique du Gabon. Savoir que par la force des armes, on a décidé de remettre le pouvoir à des gens qui ont éloquemment échoué pendant sept ans est rébarbatif. On a beau dire que l’on aime son pays, mais personne ne souhaite voir ses enfants grandir dans un État en déliquescence. Rares sont ceux qui veulent finir leur vie dans un pays où règnent l’incertitude et l’improvisation. La seule idée selon laquelle pendant un septennat, au minimum, le Gabon sera encore aux mains d’Ali Bongo fait naître l’ambition de quitter ce pays chez beaucoup de personnes, moi y compris.  

Nonobstant la perte de quelques proches, le nouveau Coup d’État électoral d’Ali Bongo, le sang des compatriotes versés et quelques échecs, l’année 2016 est loin d’être mon annus horribilis. Au contraire, elle a été une année pleine de saveur. En ce qui me concerne, elle ressemble à l’année 69 de Charles Gainsbourg. Mon souhait est que 2017 s’inscrive dans ce continuum et que les projets qui me tiennent à cœur se réalisent.

Heureuse année aux lecteurs de ce blogue et félicitation à ma sœur chérie Pélagie pour le cadeau de début d’année.

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