Est-ce que c’était mieux avant ?

Publié le par Aimé Richard

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Né dans les quartiers pauvres de New York dans le milieu des années 1970 et popularisé dans les années 1980, le Hip-hop est l’un des mouvements culturels majeurs de la fin du siècle dernier. En moins de 20ans, il avait connu une expansion mondiale des plus exponentielles. Pendant la décennie 1990, dans plusieurs pays occidentaux, le rap qui est l’expression sonore de la culture hip-hop était devenu l’un des genres musicaux les plus vendus. Notons tout de même que le terme rap viendrait de l’argot américain « TO RAP » qui veut dire jacasser, bavarder.

Selon BOUCHER dans Rap, expression des lascars, significations et enjeux du rap dans la société française, Paris, L’Harmattan 1998 « D'abord festif, prenant son essor dans les discothèques et les sound-systems avec les DJ'S, il (le rap) se politise pour, rapidement, lier l'aspect artistique (danse, musique) à un aspect politique et revendicatif qui reste, aujourd'hui, essentiel. », le rap a donc connu de nombreuses mutations. Ces différentes mutations ont contribué chacune à sa façon à façonner l’image que la société a de lui aujourd’hui. Il faut reconnaitre que sous l’influence des médias et de l’image négative que certains rappeurs renvoient au public profane, l’image du rap tend à s’enlaidir. Cependant, il faut nuancer les propos de BOUCHER d'autant plus que sa publication date de 1998. Les aspects politiques et revendicatifs sont loin d’être ceux qui tiennent le haut du pavé aujourd’hui si l'on se réfère au mainstream. Il faut rappeler qu’il existe deux types rap, celui qui est diffusé par les grands médias et qui est dit Mainstream (une tendance festive). Les thèmes abordés tournent autour du sexe et de l’argent. De l’autre côté, on a celui qui est dit underground. Ce dernier ne profite pas de la même couverture médiatique et les majors de la musique ne signent pas trop les artistes qui choisissent ce registre. Ce rap a plutôt un aspect politique et revendicatif. Le rap underground est plus proche de celui pratiqué dans les années 1980 et 1990.

Le débat sur l’underground et le mainstream revoie à une autre dualité celle oppose le rap dit old-school à celui dit New-school. Pour la plupart des gens, les époques ont changé, les mentalités aussi. Les gens ont d’autres préoccupations et les valeurs mises en avant ne sont plus les mêmes. Le slogan de la Zulu Nation d’Afrika Bambaataa « PEACE, LOVE, UNITY and HAVIN’ FUN » est bien désuet aujourd’hui.

 

Des années 1980 aux années 1990 : Peace and havin’ fun

 L'âge d'or du rap

Dans les années 1980, la tendance dominante est celle du rap festif. Les textes portaient sur la fête, les filles… à cette époque, le culte du dieu dollar n’est pas encore mis en avant de façon ostentatoire. On cherchait à défier l’autre avec ses rimes dans la bonne humeur et la violence étant proscrite, plusieurs leaders de ce mouvement s’étant mis au rap pour en échapper et pour l’éradiquer. La parfaite illustration de cette tendance est sans doute le groupe SUGARHILL GANG qui sort en 1979 le premier single de rap RAPPER’S DELIGHT. Ce morceau est un appel à la fête. Par contre, Grandmaster Flash and The Furious Five va sortir un THE MESSAGE qui lui plante les jalons du rap revendicatif.

Au fil des années, le rap connait de grandes mutations. Ainsi, le rap Gangsta va apparaitre, les figures de proue de cette mouvance sont le Californien Ice-T et ceux de N.W.A. (NIGGAS WITH ATTITUDE). Puis, à la fin de la décennie 1980, les New-Yorkais de PUBLIC ENEMY vont mettre en avant un rap politique. Le rappeur va prendre position face à l’institution et présente sa condition sociale. Selon Vincent Fayolle et Adeline Masson-Floch dans Rap et politique, Mots. La politique en chansons, n° 70, novembre 2002 « Le rap constitue une prise de parole publique, fortement contextualisée sur le plan social et qui a pour vocation d’être diffusée. […] un évènement artistique et identitaire fondamentalement politique. Le discours rap nous semble constituer en lui-même un mode et un champ de positionnements vis-à-vis de l’ensemble des domaines du politique apparaissant dans sa définition traditionnelle (« cité », « État », « société », « pouvoir ») ».

Les années 1990 vont s’inscrire dans le continuum, mais la principale différence va s’opérer dans les chartes. Le rap va passer d’effet de mode à une musique qui se vend sérieusement. Les albums de rap se vendent à plusieurs millions d’exemplaires. Le rap a acquis une notoriété et les majors signent de nombreux artistes. Les propos des rappeurs sont commentés par les hommes politiques de haut lieu. Cette décennie va également voir la naissance du rap gabonais.

 

Analyse de la période séminale du rap (1979 à 1999) 

 

 Cette période va voir le rap passer de l’étape embryonnaire à la maturité. Comme pour le produit, on peut également parler du cycle de vie du rap. En marketing, on dit que le produit à un cycle de vie qui part de l’étape du lancement, de la croissance, de la maturité puis du déclin.  Le rap aurait donc connu pendant ces deux décennies les trois premières étapes de son cycle de vie.

Au début des années 1980, les ventes des albums n’étaient pas très fortes, le marché du rap n’existe pas. On avait du mal à classer le rap aux USA. Cela correspond à la phase de lancement du produit. Puis vers la fin de cette décennie, et cela jusqu’au milieu la décennie 1990, les ventes d’albums de rap ont explosé. Les signatures des artistes rap se faisaient récurrentes. Nous étions là dans la phase de croissance du produit. Vers la fin de la décennie, le rap a un marché qui lui est propre et une presse spécialisée se crée. Les ventes d’albums se sont stabilisées, nous sommes là dans la phase de maturité du cycle de vie du produit.

Après cette analyse portant sur les ventes, nous pouvons également parler du contenu des textes et des valeurs mises en avant par les artistes. Au début, les artistes avaient juste en tête le côté festif de la musique et cela a été transposé dans les textes. Le rap était contre l’apologie de la violence. La passion animait la plupart d’entre eux. Très rares étaient ceux qui pouvaient à cette époque prétendre avoir des comptes bien remplis. Puis quand les années 1990 arrivèrent, les choses ont pris une dimension plus professionnelle. Les lyrics et la prosodie des artistes avaient également évolué. Cette décennie est appelée l’âge d’or du rap, la majorité des albums certifiés classiques par la critique datent de cette époque.  

Le rap avait un message positif même s’il ne faut pas oublier les dérives du Gansta rap avec l’exposition du sexe, la drogue, les armes à feu, l’argent et tous les vices inhérents à la société mercantile et hédoniste. Notons également que pendant cette période, les artistes ayant un message revendicatif et politique étaient plus nombreux. Les populations se sentaient concernées par les chansons. Les rappeurs avaient une certaine responsabilité sociétale ce qui plaisait aux masses. Malgré le fait que le marché du rap soit devenu plus lucratif, la passion animait encore les artistes. On sentait une certaine sincérité dans la façon d’aborder les thèmes, les musiques et les clips parlaient aux populations. On ne dépensait pas encore des millions pour la réalisation de clip vidéo obscènes. En somme, on disait que ce rap était authentique, dénué de tous les artifices qu’il promeut aujourd’hui. Les clips de rap n’étaient pas pour la grande majorité des répliques soft des soirées à la Marc Dorcel.

Mais la fin de la décennie, la quête de l’argent et le débridement des mœurs vont conduire le rap inexorablement vers le trou. À partir de ce moment, les maisons de disque vont commencer à signer un rap de moins en moins le rap revendicatif et conscient.

 

De 1999 à aujourd’hui : vive l’hédonisme et le mercantilisme

 

Les années 2000 vont sonner le glas du rap conscient au niveau du mainstream. Seule une poignée d’artistes va rester en majors, c’est l’avènement du monopole du rap dit bling-bling. Les rappeurs ont mis leurs chaines d’esclave, leurs femmes sont devenues des chiennes (Bitchies) qui dansent toutes nues, on fait étalage des billets de banque dans les clips, l’alcool coule à flot… Toutes les tares de la société matérialiste sont mises en avant, la luxure est portée au pinacle. Plus besoin d’écrire des textes, il suffit de dire deux ou trois insultes et quelques mots vulgaires sur une musique qui n’a aucun style. Les médias sont friands de ce type de musique qui induit la jeunesse à la perversion. Les messages sociopolitiques ne sont plus in, on dit qu’ils sont devenus has been. On veut du sexe et de la drogue, on aime quand c’est salace. Sexe, drogue et hip-hop un mélange tonitruant  que les médias demandent et les rappeurs vont en donner à foison.  

Les rappeurs qui ont pu garder les valeurs défendues dans les prémices du mouvement ont été au second plan. Aujourd’hui, il est quasi impossible de regarder une vidéo d’une artiste dont le message est proche de celui des années 1990 dans une chaîne musicale de grande audience.

Le rap tend à disparaitre des écrans, l’évolution du mouvement s’est plutôt transformée en extinction progressive du rap tel qu’il fût à ses débuts. Ces rappeurs ont trouvé refuge dans l’underground où ils arrivent à faire connaître leur musique. Cela leur permet également de diffuser leurs idées et de maintenir la flamme du vrai rap. Malheureusement, ce rap est peu accessible à la masse, car il  ne bénéficie pas de la même exposition médiatique que le rap bling-bling. Seuls les passionnés de la culture hip-hop et du bon vieux boom-bap ont accès à cette musique. Les radios et les télévisions ont décidé de ne faire que de l’audience. Ils veulent uniquement diffuser que des hits quitte à diffuser un contenu déviant. Les vertus d’hier ont été sacrifiées sur l’autel de la cupidité et de l’appât du gain. Si le contenu des textes est à déplorer, le format des chansons aussi devient un problème. Les rappeurs ont choisi de pousser la chansonnette comme des lolitas. Ils sortent des albums entiers où ils ne font que cela, ce qui nous rappelle les propos du Doc Gynéco « classez-moi hors compète, je suis dans la variète ».

La désolation se lit sur tous les visages des passionnés. Le rap devient la culture des gens incultes. Les textes sont de plus en plus nuls, il promeut une image négative. On a du mal à regarder les vidéos clips en famille. Le rap ne défend plus d’idéaux, les acteurs du hip-hop en ont fait une culture au rabais. Cela n’a pas tardé à se faire ressentir dans les ventes. Elles ont considérablement chuté ces dernières années. Les contrats des artistes ont été rendus. Les majors signent de moins en moins le rap et les labels indépendants se développent. Pour revenir à l’analogie du cycle de vie du produit évoqué plus tôt, le rap est dans la phase de déclin. Les seuls responsables de cette situation sont les artistes qui ont succombé aux cris des sirènes.

 

Oui c’était mieux avant et demain ?

 

Le rap crée de moins en moins l’émulation au sein de la société. Une musique qui jadis avait un contenu sérieux a été édulcorée par ses propres acteurs trop cupides. Aujourd’hui, nombreux sont nostalgiques de la belle époque des années 1980 à 1999. Le rap est dans le creux de la vague, son image est sérieusement écornée. Le rap est agressé par la musique électro et la pop. Les rares qui veulent défendre les valeurs établies lors des prémices ne profitent pas des mêmes canaux de diffusion que ceux qui sont soutenus par les Majors. Le rap connaît une phase de déclin.

En marketing, lorsqu’un produit connait une phase de déclin, l’entreprise est souvent obligée de le retirer du marché. Dans ce cas de figure, on parle de la mort du produit, car il va disparaitre. Seulement, une autre option existe et c’est la cinquième phase du cycle de vie du produit qui est « la relance », cette phase est très rare. Le produit va subir un lifting puis va susciter à nouveau l’intérêt des consommateurs ce qui va régénérer la hausse des ventes.

Avec le potentiel qui existe dans l’underground, on espère que le rap va connaître la phase de relance. Nous espérons également que les artistes vont prendre en compte les erreurs d’antan et se ressourcer afin de rendre à notre musique ses lettres de noblesse.

 

Pour votre culture, voici quelques bonnes lectures :

Michelle Auzanneau, Identités africaines : le rap comme lieu d’expression, Cahiers d’Études africaines, 163-164, XLI-3-4, 2001, pp. 711-734

BOUCHER, M. Rap, Expression des lascars, significations et enjeux du rap dans la société française, Paris, L’Harmattan. 1998

Michelle Auzanneau, Le rap à Libreville: aspects sociolinguistiques, Education et Sociétés Plurilingues n°13-décembre 2002

Vincent Fayolle et Adeline Masson-Floch, Rap et politique, Mots. La politique en chansons, n° 70, novembre 2002

DRAME Mamadou, 2006,  Rap et Négritude : même idéal, mêmes objectifs, In Actes du Colloque « Contribution de la pensée de Senghor à la problématique générale de l’esthétique négro-africaine et l’enracinement des valeurs qui fondent la Francophonie : Quelles perspectives aujourd’hui pour une théorie de la sensibilité africaine dans un contexte mouvant du donner et du recevoir ? », Chaire Senghor de la Francophonie de Ouagadougou, Burkina Faso.

 

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