Les dandys de Nkoum Ekiegn : le vêtement comme moyen d’expression

Publié le par Nguema Ndong

Les dandys de Nkoum Ekiegn : le vêtement comme moyen d’expression

 « [Les vêtements] possèdent une existence quotidienne et représentent pour moi une possibilité de connaissance de moi-même au niveau le plus immédiat, car je m'y investis dans ma vie propre, et parce que, d'autre part, ils possèdent une existence intellectuelle et s'offrent à une analyse systématique par des moyens formels. »

Roland Barthes, Système de la mode.

Les dandys de Nkoum Ekiegn : le vêtement comme moyen d’expression

J’ai vu des photos de quatre individus que je connais, pour certains, depuis plus d’une vingtaine d’années, faire le ramdam sur Facebook. Des centaines de clics, des dizaines de commentaires et des partages. Pour des posts publiés sur des comptes personnels, c’était ahurissant. À mon tour, j’ai partagé ces images sur mes différents comptes sur les réseaux sociaux. Les gens étaient attirés par l’audace de ces messieurs qui osent tordre le cou aux conventions en matière vestimentaire. Car on a cloisonné l’habillement dans un conformisme qui fait que, journalièrement, nous ayons l’impression de ne côtoyer que des gens fréquentant le même conseiller. Culturellement, on nous impose un dress code qui refuse l’usage des couleurs vives, particulièrement chez les hommes. Ipso facto, l’usage de ces couleurs apparaît comme incongru ou provocateur. Nager à contre-courant des conventions, de la doxa, des lieux communs, des coutumes, des tendances, me séduit au plus haut point, car ma nature libertaire s’énamoure rapidement de type de comportements. La transgression aguiche les personnes éprises de liberté et il y a une sorte de magnétisme dans l’air à leur rencontre. Ces quatre ont l’audace d’oser par le vêtement des choses que le commun des mortels ne fera jamais et cela me séduit.   

Après quelques échanges sur Facebook, j’ai décidé d’organiser un shooting photo avec Tony Menie (Photofieur241). Nous prîmes rendez-vous. Avant d’aller à leur rencontre, je mis de longues minutes à chercher quelle tenue j’allai mettre pour ne pas paraître comme un loqueteux en leur présence. J’étais conscient du faussé abyssal qui nous séparait en la matière. Néanmoins, je devais sauver mon honneur d’O.Y.E.M. (Original Young Engong Man = un vrai jeune homme d’Engong). Cet état d’esprit dans lequel on macère durant toute sa jeunesse et qui vous impose de refuser le coubertinisme (l’essentiel est de participer). Dans tout ce que l’on entreprend, il est strictement obligatoire de viser la première place, car la vie ne fait pas de cadeau aux deuxièmes. Et quand on vit à Oyem, on vous enseigne que s’habiller est un art. En tout cas, c’en était ainsi à mon époque dans les années 1990 et au début des années 2000 lorsque nous nous époumonions chaque jour à élire la personne qui s’habillait le mieux dans la ville (le plus frais, disait-on). Certains des quatre sujets (nourris en abondance de cet état d’esprit) de cet article en faisaient partie. Ce jour-là, quand nous sommes arrivés au lieu de la séance photos, je peux l’affirmer, la présence de Dan Capolo, BergoniTaboni et Master P a perturbé les gens qui occupaient les bureaux environnants. Certains ont cessé de travailler pour devenir spectateurs de notre travail. Les gens semblaient avoir vu des ovnis. Il y en avait qui venaient se photographier avec eux. L’originalité vestimentaire de ces messieurs ne laisse personne indifférent. On donne toujours un avis. Bon ou mauvais. C’est le propre de ce qui est beau ou différent. Et je soupçonne que cela constitue le levain de leur amour du vêtement. À l’heure des réseaux sociaux, de la prépondérance du paraître et du culte du selfie, se vêtir n’est plus un fait anodin. Il n’assure plus uniquement la fonction de cache-nudité ou la recherche de l’esthétique au contraire, cela va au-delà en servant de porteur de message.

Les dandys de Nkoum Ekiegn : le vêtement comme moyen d’expression

S’habiller, c’est extérioriser sa personnalité, le vêtement étant un objet de communication. Il permet de révéler la psychologie de celui qui le porte. Mettre un costume jaune sous nos tropiques où l’on darde de regards inquisiteurs tous ceux qui osent dépasser la ligne jaune, c’est montrer un courage qui force le respect. Les gens sont habitués aux costumes conventionnels de couleur bleu, noir ou gris. S’essayer au rouge, au vert ou à toute autre couleur ne cadrant pas avec cette norme, c’est se mettre à la portée des tirs de la police fashion et de ces misonéistes bourreaux. Ils vous clouent au pilori sans aucune forme de procès. Celui, qui prend l'engagement de subir ces désagréments, ricanements narquois et pics en tous genres, est une personne qui possède une grande éthique de conviction que les regards d'autrui n'altèrent point. Aussi, se vêtir, peut être une signature sociale ou un marqueur social, qui permet d’identifier la classe à laquelle appartient notre interlocuteur. De même, le vêtement paraît comme un signe extérieur de réussite. Au cours d'une discussion avec Dan Copolo, en réponse à un compliment que je fis sur son habillement, il me répondit : « tu sais, nous avons trop combattu, si nous avons un peu aujourd'hui, alors on s'exprime par les vêtements. » Les marques de haute couture qu’ils abordent témoignent leur place dans la société actuellement. Les costumes italiens, anglais ou français qui remplissent leur placard ne sont pas à la portée du premier quidam. Leurs prix prohibitifs représentent le revenu annuel de bien de petites gens. Le vêtement est par conséquent un indicateur psychosocial.

Les quatre individus, sujets de cet article, présentent des profils qui m’interpellent par leur hétérodoxie vis-à-vis de ceux qui habituellement vouent une passion pour les vêtements. Au plan académique et professionnel, ils ont su trouver des places respectables. Ce sont des diplômés en économie, en marketing, en finance et sciences sociales. Ils sont titulaires de maîtrise, master et même doctorant. Ils occupent des postes dans l’administration publique et dans le privé. Ils ont des vies rangées. Pères de famille pour certains. Ainsi, l’attention qu’ils accordent à leur aspect physique n’est pas un frein à leur intégration sociale. Ils savent bien quelles sont leurs priorités, mais cela n’empêche qu’ils cherchent à satisfaire les désirs vains. Ceux qui arrivent quand les désirs naturels ont été comblés. Mettre un costume payé de sa poche est une source de satisfaction. C’est au prix de rudes efforts que l’on se le permet. Il n’est interdit à personne de se donner du plaisir tant qu’il ne s’avilisse pas, ce que j’appelle un hédonisme responsable.

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Voici les profils de chaque membre de quatuor.

Ondo Zogo y. Bertrand aka Bergoni aka Don Goni aka Mamiene Mawêminkop aka Mr HC (Haute Couture)

Ondo Zogo y. Bertrand

Ondo Zogo y. Bertrand

Après son cycle secondaire entre Libreville, Makokou et Oyem, Bergoni revient à Libreville où il obtient un master en marketing, option stratégie commerciale, à l’Institut National des Sciences de Gestion. Actuellement, il exerce comme ingénieur Commercial au sein de BS Gabon, une entreprise spécialisée dans les solutions bureautiques et informatiques. Mais Bergoni est un entrepreneur né, il ne se contente pas son seul salaire. Depuis 2011, il a ouvert une boutique de friperie au quartier Derrière La Prison, à Libreville, Bergoni Fripperie. Par cette activité, il permet au plus grand nombre de profiter de pièces rares afin de vulgariser la culture du luxe. L'habillement n'est pas sa seule passion, depuis son enfance, il voue un amour effréné pour le basket-ball. Il a, d'ailleurs, fondé un club qui porte le digne nom d'Engong Soldiers Basket-ball

En matière de marque, il dit : « j’aime toutes les marques. Tant que l’article est beau. Mais celles que j’affectionne plus sont : Louis Vuitton, Gucci, Versace, Ralph Lauren, John Lobb, Johnston & Murphy, Giussepe Santoni, Lacoste... »  Quant à son approche du beau, il nous explique : « Dans la recherche du beau, ce qui me motive, c’est la rareté de l’article. Cela engendre un impact qui se fait ressentir quand vous êtes en public. Cela peut être la couleur, la coupe et/ou le design. »    

Pour se résumer, Bergoni explique : « j’aime dire aux gens, aux clients ou à ceux qui veulent se vêtir comme moi que s’habiller est un art qui exige la maîtrise des codes. C’est la raison pour laquelle on doit oser. Ne pas toujours penser que c’est nous qui devrions nous marier aux couleurs. Non ! Ce sont les couleurs qui devraient se marier et/ou s’adapter à nous, car c’est nous qui faisons l’habit un peu comme le moine. Il faut être différent des autres.

« J’aime bien aussi dire aux gens que pour être "frais", il faut apprendre à dépenser. Car la qualité coûte cher et ce n'est pas Armani qui dira le contraire quand il déclara que la différence entre la mode et le style, c'est la qualité ». On comprend mieux le style de Don Goni.

Ekomy Nguema Yvan Bertin aka Master P aka Le Masta

Ekomy Nguema Yvan Bertin

Ekomy Nguema Yvan Bertin

Master P a eu un baccalauréat CG (Comptabilité Gestion) au Lycée Technique Omar Bongo de Libreville avant de poursuivre ses études supérieures à l’UOB (Université Omar Bongo) d’où il sort titulaire d’une maîtrise en Maîtrise en Sciences Economiques. Ce diplôme va lui ouvrir les portes du Ministère de l’Economie où il exerce en qualité de Chargé d’études à la Direction Générale de l’Economie et de la Politique Fiscale, responsable de secteur Autres Industries de Transformation.

Pour lui, l’habillement est une passion. Sa plus grande satisfaction est de savoir qu’il porte du luxe. Il n’a aucune préférence particulière en ce qui concerne les marques. « J’adore toutes les grandes marques, mais surtout la haute couture anglaise et italienne », précise-t-il. Son goût prononcé pour le luxe l’aide à s’exprimer. Il affirme que le style vestimentaire est un moyen d’expression. C’est surtout la voie par excellence de s’affirmer dans la société en se distinguant des autres et en affirmant par conséquent sa personnalité. Et de dire : « montre-moi comment tu t’habilles et je te dirais qui tu es ». Le Masta continue en disant que : « Ton accoutrement doit te donner une certaine identité en ce sens que tu dois toujours te démarquer des autres […] Chaque fois que je m’habille, en me regardant dans la glace, je vois mon meilleur ami, le gars raffiné qui montre l’exemple à ceux qui veulent faire comme moi. »

Geordano Eyi aka Taboni l'Italien

Geordano Eyi

Geordano Eyi

Taboni a fait son cycle secondaire entre Oyem et Libreville avant de passer par l’UOB après l’obtention du baccalauréat. Il choisira finalement l’I.U.S.O. d’où il sort nanti d’une licence en compatibilité finance. Bien qu’ayant intégré la vie active, il a décidé de poursuivre ses études. Actuellement, il prépare un master en Comptabilité-Finance à Sup de Com. Sa première formation lui a permis de faire le tour de quelques entreprises au privé avant d’opter finalement pour la Fonction Publique et d’intégrer le Ministère du Budget et des Finances Publiques. Il est en poste à la Direction de l’Exécution du Budget.

Selon Taboni : « depuis mon jeune âge, la mode a toujours été au centre de mes préoccupations ». Aussi loin que vont mes souvenirs, je l’ai toujours vu avec des bijoux, des chaussures onéreuses. Au lycée, il avait toujours un Golden Timberland (la légendaire). D’ailleurs, lui-même le dit : « je m’adapte à tous les styles ». Il passe du Jeans au costume tout préservant la même élégance qui est d’après lui sa marque de fabrique. En effet, ce qu’il recherche en premier dans l’habillement, c’est élégance. Il ne fait pas fixation sur une quelconque marque. Non ! son but est la recherche du beau. Pour Taboni, l’élégance est une question existentielle. Sa vie a du sens que, quand il porte ce quelque chose qui attire les regards et suscitent les commentaires élogieux. Il se résume en une phrase : « je n’existe que, lorsque je suis frais ». Pour satisfaire à ce besoin, une grande dose d’ingéniosité s’impose et Tanoni sait comment créer le beau même en partant du simple.

Ndong Etougou Georges Emery aka Dan Capolo

Ndong Etougou Georges Emery

Ndong Etougou Georges Emery

Dan Capolo a commencé ses études secondaires à Bitam avant de les poursuivre à Oyem où il obtient le baccalauréat. Il s’inscrit à l’UBO d’où il sort titulaire d’un master professionnel en psychologie du travail et des organisations. Quelque temps après, il revient pour passer un master recherche en psychologie sociale et du monde du travail. Grâce à dernier diplôme, il est actuellement doctorant en psychologie du travail. Concomitamment a ce doctorat, il prépare également un master en sciences sociales.  Mais depuis 2013, il exerce à Tractafric Equipment et Motors Gabon. Il y occupe le poste de chargé des affaires sociales du recrutement et des relations extérieures.

Dan Capolo et les vêtements, c’est un amour séculaire. À la fin des années 1990, à Oyem, il se revendiquait déjà comme étant le plus frais de la ville (confère mon article sur la danse à Oyem à cette époque). Dans les années 2000, il avait même une boutique de vêtements à Nkoum Ekiegn avant de poursuivre l’activité à Libreville quand il s’y déporte pour des raisons scolaires. Sa marque préférée est Ralph Lauren. Il a également un penchant particulier pour Louis Vuitton. Pour lui, l’originalité et la rareté d’un article sont les principaux déterminants de sa beauté. À ces deux éléments, il ajoute aussi le prix. Plus un vêtement ou un accessoire est onéreux plus il inaccessible et cela le rend moins populaire. Ces trois critères constituent donc le substrat de ce qu'il fonde son proche du beau. Sur la question, il dit : « Le vêtement est un état d’esprit une façon de vivre, de se sentir, de s’affirmer. Il résume ma personne. Dire Dan Capolo, c'est dire marque rare, authentique et chère. » Ces propos corroborent notre postulat émis plus haut selon laquel, le vêtement est un outil qui permet de révéler la psychologie de la personne qui le porte. Pour Dan Capolo, grâce à son style vestimentaire, il arrive à s’affirmer et à se distinguer dans la société. La recherche de la rareté conduit à la différenciation. Elle évite que l’on soit assimilé à la foule.  

Les dandys de Nkoum Ekiegn : le vêtement comme moyen d’expression

Pour Dan Capolo, Taboni, Master P et Bergoni, le vêtement est un élément déterminant pour leur affirmation sociale. Par son intermédiaire, ils envoient des messages à leur entourage. Mais au-delà de toute communication, l’habillement est avant tout une passion pour eux. L’appétence du luxe (montre, chaussures, vêtements, etc.) est commune à ces quatre amis qui pour moi sont un nouveau type de dandys. Ils incarnent surtout la figure du métrosexuel1. Cet hétérosexuel urbain qui exhibe avec fierté son goût pour l’esthétisme personnel, la beauté et la consommation des produits de luxe.

 

 

Leur passion n’empiète pas sur leurs différents projets au contraire, c’est une saine addiction qui leur permet de se sentir bien et de poursuivre leurs rêves. Ces quatre amis ont un goût inoxydable de belles choses, on ne peut pas le leur reprocher. Il y a ceux qui aiment les voyages, ceux qui aiment les voitures et ceux qui aiment les vêtements chers et rares. Tant qu’une passion ne déborde pas et qu’elle ne nous aliène pas, il n’y a aucun problème à la vivre. Celui qui dépense l’argent qu’il a rudement travaillé pour acquérir un costume de chez Armani ou de chez Kenzo n’est pas plus irrationnel que celui qui s’offre une grosse cylindrée.

Ce goût du luxe et de la mode incarne indubitablement un des nombreux fétiches du consumérisme. La recherche permanente de la nouveauté nous jette dans les rets de la dictature de l’urgence. Heureusement pour Taboni, Master P, Dan Capolo et Bergoni, ils ne sont pas trop portés par le culte de la tendance, mais de la recherche du beau. Et ce qui est beau est intemporel, par conséquent, ils n’hésitent pas à vêtir des articles vintages. Ces quatre dandys nourris au lait l’état d’esprit de l’O.Y.E.M. sont des artistes. Ils osent le choix de nuances que le commun des mortels trouverait ostentatoires, voyants, voire baroques, mais qui donne un rendu agréage pour celui qui regarde. Une telle prouesse relève inexorablement du créatif. Et la création est le premier ressort d’un artiste.

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1« Représenté par l’homme qui transpire le succès, qui est bien coiffé, qui prend soin de lui, qui est en bonne forme physique, qui s’habille de façon recherchée, qui aime consommer des vêtements “à la mode”. », Isabelle Demers, Ottawa, Canada, 2015.

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