C’était avant Tinder, Badoo et Twoo

Publié le par Nguema Ndong

C’était avant Tinder, Badoo et Twoo

À cette époque, j’étais encore étudiant, les réseaux sociaux arrivaient. Hi5, My Space et Skyrock avaient la vogue en ce temps-là. Mais l’un des sites les plus prisés par les clients des cybercafés était tchatche.com. Il attirait des gens de tous les âges. Il avait l’avantage de créer une longue conversation avec votre interlocuteur. Beaucoup de femmes africaines et particulièrement des gabonaises y ont trouvé leur blanc. Quant à moi, je n’étais pas un fervent adepte de ces outils, il faut surtout souligner que mes compétences en Bureautique et en utilisation d’Internet étaient trop modestes. Néanmoins, ce désamour des sites de rencontres allait vite faire place à un intérêt mû par les succès d’un ami.

En effet, dans mon entourage, j’avais un ami qui connaissait des succès impressionnants sur ces sites. Chaque week-end, il y a une nouvelle conquête dans son lit et il n’y avait aucun engagement après ce moment passé dans l’alcôve. Face à l’éternité à conclure des dossiers (à cause des Manœuvres dilatoires de certaines) que je traitais avec l’ancien modus operandi, je dus me résoudre à changer de paradigme — M. Maroga venait de lancer sa fameuse formule au débat de la présidentielle. Je me rapprochai de lui afin de recevoir ses enseignements. Il me dit que le meilleur site était 123love.fr où la discussion était instantanée et les femmes y étaient plus réceptives. Là-bas, au bout d’une dizaine de messages, on avait le numéro de téléphone. Dès que l’on se déconnectait, le compte et les messages étaient systématiquement supprimés. Aucune trace. Mais le risque majeur sur cette plateforme était de tomber sur des personnes qui mentaient sur leur physique. Car on ne voyait pas son correspondant. Pas de photos sur ce site. Seul le clavardage comptait en ce lieu. Cette dernière indication ne me fit aucune crainte. Au contraire, j’étais prêt à plonger dans l’inconnu.

Ainsi, à la première heure de pose, je me précipitai à la salle d’informatique, avec le risque de voir mon compte étudiant bloqué par les administrateurs si l’un d’eux m’y surprenait, car l’accès à ce type de site était prohibé. Mais il n’en fut pas le cas, heureusement. En moins de cinq minutes, j’étais déjà en train d’envoyer des messages aux femmes de ma zone géographique qui étaient en ligne. Au bout de trente minutes, j’avais mon premier numéro de téléphone et je promis à mon interlocutrice de l’appeler en début de soirée si elle n’en trouvait pas d’inconvénients. Le soir arrivé, après avoir chargé mon crédit de communication, le coût des appels était prohibitif en ces temps-là. Il fallait être sûr d’avoir assez de crédit pour avoir une bonne conversation téléphonique. Je l’appelai et nous convînmes d’un rendez-vous le week-end. Nous étions mercredi. Mais cela n’empêcha point que nous ne continuassions à communiquer. J’avoue que c’est elle qui m’appelait souvent pendant de longues minutes. Le vendredi soir, elle me désignait déjà par mon lapin, comme si un bon fang comme moi pouvait ressembler à Leuk le lièvre ou à Bugs Bunny. Kié, les femmes ! En si peu de temps.     

Samedi matin, après un tour chez le coiffeur, je fis une sélection de soul et de zouk pour créer une ambiance slow, comme à l’époque de mes grands frères. Si nous devions venir visiter ma chambre. Le rendez-vous était prévu à 15 h. Trente minutes avant l’heure, j’étais déjà surplace. J’aime être le premier et non celui que l’on doit attendre. Une fois arrivé, je la prévins de ma présence au lieu de la rencontre. J’étais debout sur le trottoir à dévisager toutes les passantes qui avançaient vers moi. J’avais oublié de lui demander comment elle était habillée alors que je lui avais décrit mon accoutrement. Elle était par conséquent en mesure de m’identifier et moi, je ne le pouvais pas. Lorsque je voyais approcher une jolie fille, je me disais que c’était elle, puis elle passait sans m’accorder le moindre intérêt. Quand c’était un boudin, je croisais les doigts pour que ce ne fût pas elle. Ce petit jeu dura plus de trois quarts d’heure, la dame s’étant permis un quart d’heure de courtoisie comme il est de coutume chez nous.

Puis je vis venir une femme qui était au-dessus de la norme de laideur accordée à un être humain. Elle se mit à me sourire avant de me lancer un « salut Richard » qui me glaça le sang. Je compris que c’était la fille que j’attendais. Je sais que l’on dit qu’une femme n’est jamais vilaine. Et que la femme sait comment être belle au-delà de la coquetterie et du physique. Mais celle-là était au-delà de mes espérances, « enenemane abbé ». Elle ressemblait à une chose. Un mix d’une guenon et d’une chauve-souris. Un orang-outang ou un bonobo. Je ne donnerai pas ses défauts physiques pour ne pas frustrer ceux de mes lecteurs qui présentent les mêmes imperfections. Alfred de Musset a dit, parlant de la femme : « qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse ». Et dans nos quartiers, on dit souvent : « l’eau sale éteint le feu ». Mais je pense qu’il vaut mieux laisser le feu consumer notre maison, car demain on pourra bâtir une autre au même endroit. Par contre, il n’est nullement pertinent de vouloir arrêter cet incendie en versant une eau radioactive. Le terrain sera contaminé pendant de longues années et il deviendra impropre à l’habitation humaine. Aucune ambition n’était donc envisageable avec cette créature. À part prendre la clef des champs.  

Après quelques baisers que la bienséance m’obligeait à lui donner en guise de bienvenue, je dus me résoudre à afficher mon plus beau sourire. Cela contrastait avec l’enthousiasme et le sourire béat qui m’accueillait. Au fond de moi coulait un déluge de larmes. Je maudissais ce premier jour quand je me connectai sur ce site et qu’elle me donna son numéro de téléphone. J’avais envie de disparaître. Je voulais m’enterrer afin de ne plus me tenir devant elle. Nous étions sur un trottoir. Je craignais que les piétons ou les automobilistes ne me reconnaissent. Si cela avait été le cas, j’aurais passé un long moment à subir les sarcasmes des miens. Il ne faisait pas particulièrement chaud ce jour, mais je transpirais à grosses gouttes. Je balbutiais, mon expression était incohérente. Je voulais être partout sur terre, sauf là en sa compagnie. Cela faisait à peine trois minutes que nous étions ensemble, mais ces minutes furent aussi longues qu’une décennie. Voire un siècle. Afin de parer à toute rencontre indésirée, je l’invitai à s’asseoir dans le bar qui était en face de nous. Je m’étais arrangé à lui donner rendez-vous lui de mon quartier où, a priori, personne ne me connaissait. La probabilité qu’un parent ou un ami m’y voit était moindre.

Une fois que nous arrivâmes dans le bar, je l’invitai à s’asseoir en faisant face à l’entrée. Quant à moi, je m’assis devant elle. Normalement, il est conseillé, lorsque l’on est dans un bar, surtout dans des quartiers chauds, de ne jamais tourner le dos à la porte d’entrée. Le danger peut survenir à tout moment. Il vaut mieux avoir une vue panoramique de la salle pour envisager une sortie en urgence. Mais ce jour-là, je fis fi de cette recommandation pour le simple fait que je ne voulais pas gâcher ma couverture. Nul ne devait me reconnaître. Heureusement, la folie du selfie n’existait pas encore. Je pense que si quelqu’un s’était amusé à prendre une photo et que je me savais dans l’angle, j’aurais activé le mode sauvage. C’est-à-dire que j’aurai foncé tel un taureau vers ce dernier afin de l’intimer d’effacer la capture qui venait de réaliser. Même si nous devions casser cet appareil. Pour rien au monde, je n’aurais voulu que mon image soit associée à cette drôle de dame. 

À peine j’étais assis que j’envoyai un SMS à un ami en lui informant de ma situation embarrassante. Pour m’aider, il devait m’appeler une première fois dans 10 minutes. Le téléphone devait sonner trois fois et il raccrochait. De mon côté, j’allais faire mine de répondre à son appel, en lui disant que j’arrivais en urgence. Puis une seconde fois, dix minutes après le premier appel et j’allais refaire le même manège. Je commençai la discussion avec la drôle de dame qui ma foi était aussi loquace qu’un perroquet. Elle me parlait de son amour pour Dieu, de sa fréquentation régulière du temple, de l’amour et de la fidélité qu’elle vouait à son berger. Un certain Élysée Mapakou qui fera parler de lui plus tard. Son discours était tinté à la fois de prêches religieux et de gaucherie à mon endroit. Ce qui m’amusait le plus chez elle, c’était sa manie à se référer à sa supposée beauté. Si la beauté est dans l’œil de celui qui regarde, en face de moi, je voyais une « ébigane », une ogresse. Puis mon téléphone sonna.

•    Moi : allô, oui, je suis avec une amie à… J'avais complètement oublié cela. Peux-tu me donner dix minutes ? Je serai là dans bientôt. Je te le promets.

Ma voisine de table n’avait pas raté une seule seconde de ma conservation. Je dus lui demander de bien vouloir m’excuser de cette interruption et nous poursuivîmes la conversation. Comme dès l’entame de notre rendez-vous, c’était elle qui avait la parole en me narrant l’épopée de sa vie de chrétienne, de célibataire, de grande travailleuse, mais surtout celle d’une belle femme. Je me contenais de quelques phrases et des « oui » ou des « non ». Puis le téléphone sonna à nouveau. Et je n’avais plus le choix, je devais lui fausser compagnie, expliquai-je à la drôle de dame. Nous sortîmes du bar. Arrivés sur le trottoir, je me jetai dans le premier taxi qui s’arrêta devant moi. Sans le moindre baiser d’au revoir, je me contentai d’un fugace « bye, on s’appelle ». Afin de brouiller les pistes, je commandai au chauffeur de taxi de conduire à une destination antipodale à mon domicile. Je ne voulais pas qu’elle puisse savoir le quartier où je résidais. Dans le taxi, je supprimai son numéro de téléphone dans le dessein de ne plus jamais avoir affaire avec elle. 

Le soir arrivé, je racontais ma mésaventure à un autre ami quand soudain sonna mon téléphone. Je reconnus le numéro et je passai le téléphone à mon ami afin qu’il lui dise que j’étais absent de la maison. Mais ce dernier me joua un mauvais tour en se faisant passer pour moi. Sans prendre la peine d’analyser la voix qui lui parlait, la drôle de dame commença à lui demander son avis par rapport à notre rencontre de la journée.

•    La drôle de dame : comment m’as-tu trouvée ?
•    Lui : oh, je t’ai trouvée très charmante et séduisante.

Le téléphone était sous haut-parleur. D’où j’étais assis, je pouvais entendre de l’allégresse dans sa voix.

•    La drôle de dame : merci beaucoup. Je t’ai également trouvé très beau. Toutefois, tu m’avais l’air mal à l’aise.
•    Lui : vraiment désolé, chérie. Un terme que je n’avais jamais utilisé pour elle. J’étais préoccupé par les appels que je recevais. Il n’y avait rien de positif. J’espère que nous allons nous revoir d’ici là et que je gommerai cette imperfection. Lui dit-il. 
•    La drôle de dame : ce sera avec plaisir, mon lapin. 
•    Lui : bon, je vais devoir te laisser, j’ai de la visite. Je te souhaite une excellente nuit en espérant te voir d’ici peu. Bisous.
•    La drôle de dame : merci à toi aussi. Ce fut un plaisir de t’avoir rencontré même si ce fut très court. Bisous. 
 

Dès que la drôle de dame raccrocha, j’arrachai mon téléphone des mains de mon ami pour bloquer ce numéro. 

Le lendemain, à mon réveil, je constatai qu’elle avait tenté de me joindre sans succès, car mon téléphone rejetait systématiquement ses appels. Même les SMS, elle ne pouvait pas me les envoyer. Pendant une semaine, elle essaya de me joindre. Puis plusieurs mois après, vers trois heures du matin, mon téléphone se mit à sonner. Je ne connaissais pas ce numéro. Je répondis. J’étais pourtant à moitié dans les bras de Morphée, mais je puis reconnaître sa voix quand elle prononça les premiers mots : « Allô, chéri. Quel silence… » Je ne la laissai pas continuer son intervention. Je lui raccrochai au nez avec véhémence et délectation. À ce qui semble, elle avait décidé de changer de numéro en ayant sûrement constaté que j’avais bloqué le précédent. Pendant de longues semaines et des mois, je vécus avec la crainte de son harcèlement. Je ne pouvais m’en prendre qu’à moi-même. Personne ne m’avait invité sur ce site de rencontres.

Cette triste aventure a un peu oblitéré ma motivation à fréquenter ces sites. Mais cette façon de garder l’anonymat avait du charme. Elle avait un zeste de mystère qui attirait les curieux dans cette aventure. On ne savait pas à qui on avait affaire et à quoi cette personne pouvait ressembler. Ce site n’était pas très loin du fameux jeu des Amis Invisibles qui avait cours dans nos lycées et collèges quand j’y fréquentais. Aujourd’hui, je ne sais pas s’il existe encore. Néanmoins, grâce à ce jeu, on entretenait une correspondance avec une inconnue qui ne nous relevait aucun détail personnel (quartier, classe, nom, prénom, numéro de téléphone, adresse postale, etc.). Et là, on devait affûter sa plume, choisir les mots qui vont toucher le cœur de la divine inconnue. À la fin du trimestre ou de l’année scolaire, on organisait une rencontre au cours de laquelle les différents correspondants se retrouvaient. Les deux interlocuteurs avaient droit à un speed-dating. Ceux qui avaient su entretenir une relation épistolaire prolixe étaient à l’aise et ils pouvaient continuer leur relation comme ils le voulaient. Elle pouvait aboutir au mariage (comme la formule qui était utilisée à l’émission SOS Amitié sur Africa Numéro 1) quand les deux correspondants se plaisaient physiquement. Cela, c’était à une autre époque. Quand la lettre était un instrument prépondérant dans le processus de séduction. Aujourd’hui, l’eau a coulé sous les ponts et elle a emporté tout le romantisme épistolaire. Combien savent-ils encore écrire des lettres d'amour en 218 ? 

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Rencontre coquine 14/07/2020 12:47

excellent lol !