Et François Omam-Biyik me fit pleurer

Publié le par Nguema Ndong

Et François Omam-Biyik me fit pleurer

Ce vendredi 8 juin 1990, je m’en souviens encore comme si c’était hier. Nous revenions des cours, de l’école de Mbwéma, en fin d’après-midi quand nous trouvâmes notre maison bondée de monde. Mes frères, mes sœurs, mes cousines, mes cousins, mes tantes, mes oncles, des riverains, etc.  C’était le grand jour. Le match d’ouverture de la Coupe du Monde de football en Italie. Cette rencontre avait un cachet particulier pour tous les africains amateurs de la balle ronde et même au-delà. La grande Argentine, championne du monde en titre, de Maradona et de Bilardo, l’entraîneur, affrontait le Cameroun. L’équipe des lions indomptables était donnée perdante, car elle avait perdu son lustre de 1988 quand elle remporta la CAN au Maroc. En début d’année, elle était sortie au premier tour durant l’édition algérienne. Cette équipe était aussi minée par des conflits internes, notamment Joseph Antoine Bell qui payait les frais de son franc-parler. Mais tous ces détails ne me disaient rien. 

J’étais trop jeune pour regarder le Mondial 1986. De cette compétition, je n’ai gardé que trois noms. Platini, Casoni et Maradona. À cette époque nous étions à Kango. Puis, en 1987, on affecta mon père à Mimongo et là-bas, on ne captait pas la télévision. On se comptait des matchs enregistrés sur VHS que mon père, mes frères et parfois un invité regardaient. Ce fut le même traitement que nous subîmes à Medouneu. Mon seul contact avec le football international se résumait alors aux exploits d’El Pibe de Oro au Mexique en 1986. Ce matraquage finit par faire de moi un supporter ad vitam æternam de Maradona et de l’Albiceleste. Sauf que depuis que ce Lilliputien autiste en est devenu le leader, je regarde de moins en moins leurs matchs. Ce n’est qu’en 1989, lorsque nous arrivâmes à Oyem que je vais découvrir d’autres footballeurs notamment grâce à la diffusion sur la RTG1 de la Coupe des Clubs Champions d’Europe. Toutefois, en ce mois de juin 1990, je demeurais un supporter du Pays des Gauchos, sans doute l’un des rares à plusieurs Kilomètres à la ronde. 

Avant le début du match, Maradona nous gratifia d’un numéro de jonglage stratosphérique. Comme lui, j’étais confiant. Je ne connaissais personne dans l’équipe du Cameroun. Le seul nom qui me venait à l’esprit, c’était Roger Milla, pour avoir vu sa photo dans les Jeune Afrique de mon père. Pour moi, Maradona allait donner une bonne correction à ses camerounais et ses supporters qui s’excitaient dans notre salon. Le match commença. À Oyem, c’était la ville morte. Aucun chat ne traînait dehors. Les débits de boissons d’Akoakam, Tougoutou et Adzougou où l’on trouvait la plus grande concentration de camerounais étaient pris d’assaut. 

Les joueurs camerounais se savaient inférieurs techniquement, alors ils misèrent sur le physique. Lors de nos petits matches au village, quand on était défenseur, on vous donnait un seul conseil : « l’homme passe, mais le ballon ne passe pas ou le ballon passe, mais l’homme ne passe pas ». Ce fut la tactique que les lions indomptables mirent en place. Dès l’entame de jeu, les contacts étaient déjà rigoureux à la limite de Shaolin Soccer. Maradona n’avait aucune chance de mettre en pratique son génie. Encore moins, son meilleur lieutenant Burruchaga. Rien n’y faire. Tout était verrouillé par les poulains de V. Nepomnyashchiy, cet obscur et inconnu coach soviétique que l’on soupçonnait d’appartenir au KGB. J’avais l’impression d’être dans un cauchemar. Et l’arbitre siffla le mitan de la rencontre sur un score nul. Pour beaucoup, le Cameroun venait de réaliser un exploit. Tenir tête à l’ogre argentin.

Au retour des vestiaires, Bilardo décide de lancer un jeune attaquant dont on disait le plus grand bien, Caniggia. Au fond de moi, je me disais que maintenant, ces camerounais vont baver. Bien sûr, je n’avais pas le courage de le dire à haute voix. Une telle incartade m’aurait valu deux bonnes taloches et la condamnation à finir le match dehors. Les Argentins accélérèrent le jeu, mais le mont le Cameroun ne cédait pas. On lisait du dépit sur le visage de Maradona face aux agressions incessantes de ses adversaires. 61e minute, après une énième faute, Kana-Biyik reçoit un carton rouge. J’exulte au fond de moi. Un de moins. À dix contre onze, les carottes sont cuites pour le Cameroun, me disais-je. Mais c’était mal connaître cette équipe. Après un coup franc dévié par Makanaky, Omam-Biyik sautait plus haut que tout le monde dans le ciel de Milan et donna un coup de tête au ballon puis Pompido le gratifie d’une faute de main. Et BUT. Alors ce fut l’explosion atomique, l’éruption volcanique, un séisme d’une magnitude de 10 à l’échelle de Richter. Les gens criaient à pleins poumons. Femmes, hommes, enfants, tout le monde exultait, sauf moi et un autre de mes frères. Je venais de recevoir une gifle, un coup de poignard dans le cœur. Les cris de liesse des uns contrastaient avec mes larmes internes. Mais le match n’était pas encore terminé.

Après ce but et en infériorité numérique, les camerounais optèrent pour un repli défensif. Les assauts de Maradona et ses coéquipiers ne donnaient rien. Caniggia posait quelques problèmes aux défenseurs camerounais avec sa technique. À la 88e minute Massing, lui enleva l’envie de s’aventurer à nouveau dans son périmètre. Deuxième carton rouge pour le Cameroun. Neuf contre onze, je me disais que ces hommes étaient des surhumains. Puis l’arbitre siffla la fin du match. Une nouvelle explosion de joie dans la ville. La symphonie des klaxons des voitures commença et la musique des bars crachait des décibels à outrance. Dans notre salon, c’était la fête. Certains sont sortis de la maison comme des possédés pour aller crier dans la rue. Pour beaucoup, le Cameroun venait de gagner la coupe du Monde. Aucun autre pays n’avait réalisé un tel exploit, qui à mon sens, demeure le plus grand coup réalisé par une équipe africaine en Coupe du Monde. Cette équipe d’Argentine était l’une des meilleures au monde. D’ailleurs, elle aurait eu des chances de gagner cette compétition si Rudi Völler n’avait pas dupé l’arbitre en finale. Cela, c’est une autre histoire. On me dira que le Sénégal aussi a battu la France, championne en titre. Sauf que la Franque n’avait pas ses deux meilleurs jours d’alors. Zidane et Pires. Au passage, cette équipe des Bleus n’a pu franchir le premier tour. Ce qui n’enlève rien à la performance des lions de la Téranga. 

Alors que tout le monde faisait la fête, j’étais larmoyant. Omam-Biyik venait de briser quelque chose en moi. À cause de lui, mon idole avait un genou au sol. Je n’en revenais pas. C’était un coup dur. Que s’est-il passé ? Comment Maradona n’a pas pu transpercer cette défense comme il le fit, en 1986, contre l’Angleterre ? Heureusement, le Brésil donnait l’opportunité au gamin en Or de prouver son talent. 

Ce fut le premier match d’une coupe du Monde que je regardai en direct. J’avais sept ans cette année-là, mais j’ai l’impression que cela s’est passé, il y a quelques semaines. Non, c’était il y a 28 ans. Et à près de trois décennies, j’ai compris que cette équipe du Cameroun, qui m’a fait couler des larmes, était constituée de vrais guerriers. Des hommes portés par l’honneur et la dignité. Ce n’étaient pas des hommes qui allaient essayer. Ils y aillaient parce qu’ils se savaient capables malgré le gap sur le papier avec leurs adversaires. À l’heure du culte de la médiocrité, ces lions devraient servir de modèles à tous par leur bravoure et leur résilience. La plupart de ces joueurs étaient au pays sinon sociétaire de clubs modestes. Tenez cette année, 1990, le vieux Lion jouait à l’Île de la Réunion. Ah, c’était une autre époque. Avant le monopole des ambitions mercantiles.  

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