La saison des menteu.se.rs

Publié le par Nguema Ndong

Image d'Oyem. On peut y apercevoir le monument Nkoum Ekiegn.

Image d'Oyem. On peut y apercevoir le monument Nkoum Ekiegn.

J'ai écrit ce texte en mai 2018 avant que je n'aille en vacances dans mon village. Ce que j’y ai vu, pendant un mois et demi, va au-delà de ce que je décris dans ces lignes.  

La grande saison sèche arrive, chez moi, on l’appelle "Oyone". Cette période rime avec grandes vacances scolaires. L’activité économique est en berne. Chacun profite à prendre quelques semaines de repos après une longue année de dur labeur. D’aucuns empruntent l’avion pour à aller visiter de nouveaux pays, d’autres restent ici à Libreville quant à ceux qui comme moi ont un attachement indéfectible à leur village, nous y allons. C’est cette dernière catégorie d’individus, à laquelle j’appartiens, qui m’intéresse aujourd’hui.

La grande saison sèche rime aussi dans nos villages et à Oyem avec la floraison des menteurs et de menteuses. Durant cette période, une légion d’énergumènes vient vendre l’illusion à ceux qui sont résidents permanents en ces lieux. Pendant mon enfance, puis lors mon adolescence et maintenant au cours de vie d’adulte, j’observe le manège de ces hommes et femmes qui font miroiter une existence antipodale à leur quotidien de parasites librevillois. 

Commençons par les femmes 

Enfant, les vacances étaient la période des "Je reviens de Libreville" symbolisée par cette cousine qui avait de longues tresses (rasta) ; qui parlait uniquement en français ce qui rendait la conversation difficile, car nous étions plus à l’aise en fang ; quand le soir arrivait, pendant que nous nous goinfrons de manioc et de sauce d’arachide, on lui donnait uniquement comme diner du lait et du pain ; cette cousine avait toujours son pyjama tout neuf et nous, nos habits de tous les jours. La cousine nous parlait de Libreville et de ses taxis rouge et blanc, de la foire d’exposition et de ses autotamponneuses, de la chaîne 3 et de ses dessins animés que nous ne suivions pas à Oyem. Elle résidait au Cocotier, Derrière La Prison, Akebé, Bouvalrd, Avéa, Atsib-Ntsoss, Nzeng-Ayong, Kinguelé, Sorbonne, Cité Mebiame, Pk5, Camp de Boys, etc. Notre rêve était de quitter Mbwéma et d’aller vivre dans ces endroits où la vie serait meilleure. Quand nous devînmes adolescents, la cousine ne venait plus trop passer les vacances au village. Mais en la ville, il y avait toujours les "Je reviens de Libreville". Alors la dernière bourse scolaire servait à l’achat de nos jeans et baskets pour aller à leur conquête durant les Elone et les retraits de deuil.

Aujourd’hui, les "Je reviens de Libreville" ont grandi, on les appelle maintenant les « Me ndek zôzô Beyok » (j’arrive à peine de Libreville avec un accent de parisien des tropiques). Elles ont troqué leurs tresses « rastas » pour des tissages qui trainent souvent de la puanteur comme si on les avait lavés avec un shampoing à base d’œufs pourris. Même celles qui ont grandi à Oyem et qui sont allées à Libreville, il y a juste un lustre, ont changé de mode d’expression. Elles ne parlent plus en fang et quand elles le font, c’est avec un accent de blanche. Elles font mine de ne rien connaître de ce qui a trait au village. Elles sont systématiquement en jeans ou en leggins, elles évitent les hauts sautés parce que la consommation de nike, de bière, de gari, des multiples accouchements et avortements ont eu raison de leur ventre. Elles ont la peau aussi effrayante qu’un rescapé d’une zone irradiée de Fukushima ou de Tchernobyl, car les produits décapants ont sérieusement abimé leur épiderme. Elles jouent les Miss Monde alors qu’au fond ce n’est qu’un ramassis de Dzi fe di (ça, c’est encore quoi). 

À Libreville, elles sont tous les jours dans les bars du Cocotier, derrière l’Assemblée Nationale et le samedi, elles vont danser l’élone à Derrière La Prison. À Oyem, si tu oses les inviter chez Grazy ou à la Gourmandise, elles te diront qu’elles ne fréquentent pas ce genre d’endroits. Lorsqu’elles ont un peu d’argent — un des pères de leur pléthore de rejetons a eu l’idée aujourd’hui de déposer des sous —, elles boivent la petite Beaufort sinon, elles sont toujours dans les endroits où l’on vend trois petites 33 à 1000 francs. Mais dès qu’elles débarquent à Oyem, elles ne consomment que des bières importées (Desperado, 1664, Heineken, etc.) ou des Smirnoff, tout cela aux frais du prince. Les « Me ndek zôzô Beyok » s’obstinent à s'exprimer français quand on veut leur parler en fang. Ce qu’elles ne savent pas, c’est que nous avons honte des fautes qu’elles font. Pour ne pas être la risée de ceux qui nous entourent, voilà pourquoi nous leur parlons en fang. 

En fang, lorsque l’on dit que l’on va en vacances, c’est : « je vais me reposer ». Toi la « Me ndek zôzô Beyok » qui ne fais rien durant 9 mois à Libreville — à part servir d’abreuvoir pour les passants dans ton matiti, Koup Beyang — de quel repos parles-tu ? Il vaut mieux rester dans votre Libreville au lieu d’aller distribuer le SIDA au village comme vous le faites et vendre l’illusion à vos petites sœurs qui pensent que vous menez une vie de reine à Libreville. Alors que la réalité est tout autre. Votre quotidien à la Capitale — No job, no school — se résume à : dragueurs, pizza, poissons braisés, cotis braisés, canette de REGAB, motel, Cytotec et on recommence. 

Terminons avec les hommes

La floraison des menteurs durant les grandes vacances est devenue, au fil des ans, un phénomène quasi naturel, elle est si fréquente. Nul ne s’étonne de son avènement, au contraire, c’est son absence qui est sujette à interrogations. En effet, pendant cette période, une engeance de pique-assiettes, de crapules, de charognards, de forbans, de "viritou" (comme les appelle ma tante), l’écume de la plèbe librevilloise débarque à Oyem. Dans les semaines qui vont suivre, ils rentreront en scène. 

Ces viritous ne font rien de particulier à Libreville. Nul ne saurait dire exactement quel est leur emploi tout comme nul ne peut prétendre avoir vu l’un d’eux à son poste de travail. Ils sont quasiment le même profil. Ventripotent, toujours bien habillé, s’exprimant dans un français décousu, trois téléphones portables dans une main et dans l’autre, un énorme trousseau pouvant contenir toutes les clefs du château de Windsor. Pour la plupart, ce sont des gens qui ont quitté Oyem pour la capitale à la recherche de nouveaux défis, car ils étaient las d’avoir fait le tour des établissements secondaires d’Oyem. Leur parcours est symptomatique de tous les illustres cancres. Après leur échec au concours d’entrée en sixième, comme ils étaient déjà en âge avancé au CM2, leurs parents ont trouvé utile de les inscrire dans un collège privé afin de négocier une place au lycée public l’année suivante. Là-bas, le proviseur est contraint par le notable politique local à recruter massivement des élèves à la proche des élections. Une fois dans ce lycée, ils ne vont rien en tirer, car ils n’ont aucun niveau. Ils commencent le premier trimestre avec tout le monde, mais à l’entame du deuxième trimestre, ils ne mettent la tenue que pour venir tenir des débats sur le football et voir dans quelle mesure ils pourront aller boire quelques bouteilles ou des cassiers de bière aux bars qui jouxtent l’établissement.

Une fois qu’ils auraient fait le tour de la ville, ils vont venir à Libreville, en n’ayant aucun diplôme, pour squatter chez un parent qui ne voulait même pas de leur présence, car il manque d’espace. Mais c’est mal connaître l’abnégation de ces énergumènes pour qui le désir de résider à la capitale est au-dessus de tout. "Libreville à tout prix" est leur leitmotiv. S’il le faut, ils dormiront à même le sol. Au village, tout le monde saura qu’ils sont élèves, puis qu’ils sont admis au baccalauréat sans que personne n’ait vu leur nom sur un registre. Tous les jours, ou presque, on les verra traîner dans les allées de l’UOB en train d’animer des débats sur le football, la politique et les femmes. Cependant, leur mère ne cesse de raconter à qui veut l’entendre qu’elles ont un fils étudiant, alors qu’ils n’ont même pas le CEP. 

Pour survivre, ces viritous font les larbins de toutes les personnes qui ont un semblant de situation sociale aisée. Leur répertoire téléphonique est aussi garni que les anciens annuaires de l’OPT, car ils bipent toujours les gens à partir du 25 de chaque mois pour vous exposer un nouveau problème. Ils connaissent les domiciles et les bureaux de ceux à qui ils peuvent demander de l’argent, comme s’ils avaient un GPS dans la tête. Ce sont "les bons petits de tous les bons grands". Les hommes à tout faire. Ceux qui vont faire les courses des maîtresses, qui vont réserver les chambres de motel, etc. Ils sont pour tout et dans tout. Ils lèchent les bottes des opposants et celles des pédégistes. Comme l’AJEV a la vogue, pour y être admis, ils sont disposés à se faire ramoner l’œil de bronze s’il le faut. Des opportunistes prêts à tout afin de recevoir l’obole de leurs maîtres. 

Mais dès que les vacances arrivent, ils se bousculent dans les agences de voyages pour aller se reposer au village, comme s’ils avaient travaillé. À cause de ces viritous, les gens sont obligés de passer deux jours entre la maison et les agences dans l’espoir d’avoir une place. Bref. Dès qu’ils arrivent au village, ils arrêtent de s’exprimer en fang, un bon Librevillois doit s’exprimer en français et curieusement, ils deviennent binoclards (ndomane y'okoua). Ils n’appellent personne par son nom si ce n’est le condescendant « mon petit ». Ils ne boivent plus l'eau du robinet ou du marigot, non, un cadre supérieur d'une compagnie d'assurances d'après leur carte de visite ne boit que l'eau minérale. Quand on sait que dans leur quartier à Libreville, ils font la queue pendant des heures à la pompe publique lorsque la SEEG a eu pitié d’eux. On les voit se pavaner dans tout le village du matin au soir avec cette bouteille à la main en compagnie de petits charognards locaux qui escortent tous les vacanciers dans l’espoir de se gorger gratuitement d’alcool et ce sont eux qui jouent également les entremetteurs. Au bar, ils ne consomment que du vin rouge. Détrompez-vous. Ce n’est pas celui que l’on importe de Guinée équatoriale (Mesa, Coviral, Don Simon, Tio De La Bota), ils ne boivent que du JP Chenet ou du Merlot alors qu’à Libreville, ils sont abonnés aux CNAGS, aux trois à mille francs et à la Ngouan Nkodjein y’Angone (REGAB).

Pendant ce laps de temps qu’ils passent au village, ils trouvent une compagne qui n’est qu’un abreuvoir à passant (Kup beyang), mais qui espère aller vivre à la capitale. Pour elle, ce viritou est un akour sûr (à coup sûr à la sauce fang). Ces deux individus sont loin d’être sains de corps. Le viritou ne se contente pas de cette unique prise, il a le vent en poupe, c’est la vedette du coin, pourquoi se gêner. Elle, c’est la titulaire qui va laver ses vêtements. Mais il lui arrive souvent, le temps d’une soirée d’élone, de rentrer en compagnie d’une gracile ou plantureuse nubile. En trois ou quatre semaines au village, son tableau de chasse peut compter près de 5 à 8 prises. Et on s’étonne du taux élevé de la prévalence du SIDA dans la contrée. 

Lorsqu’il sentira venir la fin de la saison des ignames et que son pécule de vacances s’estompe, le viritou partira de là sans dire au revoir. Derrière, plusieurs victimes n’auront que des imprécations à son endroit. La gérante du bar d’à côté, qui a couché avec lui, attend toujours qu’il vienne régler l’addition des tournées générales qu’il a offertes aux villageois. La veuve d’un de ses oncles attend toujours le paquet de sucre et le litre d’huile qu’il lui a promis. Les deux petits charognards qui lui servaient d’escorte attendent toujours les chemises promises. Quant aux multiples conquêtes à qui il a promis un Airtel Money ou d’amener à la capitale, au bout de deux jours, elles seront surprises de constater que le numéro de téléphone de ce dernier ne passe plus. Soit, il le change, soit il les bloque. Et parmi ces dernières, l’une est tombée enceinte de lui. Un enfant qui est assuré d'être reconnu par le père de la fille, car le viritou ne fera rien. C'est à cet instant que l'on saura que ce n'était qu'un feyam, mais l'amnésie collective aidant, l'année prochaine, il recommencera et les mêmes personnes seront prises dans les rets de sa rouerie.  

La saison des menteu(se) rs concerne plusieurs personnes. Autant que nous sommes, chacun a été en contact avec ces personnages. Beaucoup vont lire ces lignes, certains viendront même intervenir sur ce poste en déniant ce qu’ils sont. Nous aimons, pour certains, nos villages, de grâce, n’y importez pas vos mauvaises habitudes de la capitale. Aujourd’hui, le SIDA prend des proportions dangereuses à Oyem. À chaque décès, les gens n’ont pas le courage de dire que c’est cette maladie qui en est à l’origine. Non, on continue de parler de morts mystérieuses dues au mysticisme. La floraison des églises du réveil dans nos villages n’arrange pas les choses, au contraire. Nous devons sensibiliser nos sœurs qui sont le plus enclines aux mensonges de ces prédateurs. Nous devons leur dire que le SIDA se transmet par un comportement sexuel à risque et non par fusil nocturne. Et que ces viritous en sont de potentiels pourvoyeurs.

Libreville n’est pas une fin en soi ou ne devrait point constituer un horizon indépassable. On peut bien s’épanouir au village sans pour autant venir vivre dans cette ville où les rats et les humains ont reçu la même éducation, où les ordures ménagères jonchent les trottoirs comme si elles étaient de nouveaux éléments du décor, où les gens vivent dans la promiscuité, l’insalubrité, l’insécurité, l’ébriété, etc. Que les villageois arrêtent de développer un complexe d’infériorité vis-à-vis de ces personnes qui ne sont que des paniers vides. Bientôt, j’irai dans mon village, Mbwéma, retrouver ma famille. De grâces, menteuses et menteurs Librevillois, restez dans votre ville insalubre.   

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