J’ai vu Michael Jackson dans mon village

Publié le par Nguema Ndong

« Je suis de mon enfance comme d’un pays »

Antoine de Saint-Exupéry

J’ai vu Michael Jackson dans mon village

Aussi loin que vont mes souvenirs, je n’ai jamais été un fan de Michael Jackson. Je n’arrive pas à l’expliquer. Pourtant, la plupart de ceux de ma génération vous le citeront parmi leurs artistes préférés. Cela doit venir de mon côté réfractaire à tout ordre établi. Ce dont je suis sûr, c’est que pendant mon enfance, j’ai appartenu au camp de ses pourfendeurs lors du Clash qui opposait ses admirateurs à ceux de MC Hammer (confère mon article sur la danse à Oyem dans les années 1900). À cette époque, 1991-1992, il fallait faire un choix entre les deux stars américaines. Et mon cœur pencha du côté d’Oakland. Toutefois lorsque nous avions appris que le roi de la Pop allait venir au Gabon et qu’il sera même à Oyem, nul n’en croyait. Nous étions en 1992. Les seules sources d’information que nous avions étaient la radio, la télévision et la presse écrite. Ces outils n’étaient pas à la portée de tout le monde. D’ailleurs, en milieu urbain, beaucoup n’avaient pas accès à l’électricité et l’information se diffusait, le plus souvent, au moyen du célèbre téléphone arabe — cela n’a pas beaucoup changé actuellement. Cette rumeur comblait d’allégresse même du côté des plus acharnés de ses détracteurs que nous étions. C’était comme un rêve que nous allions voir se réaliser. Qui n’avait pas regardé en boucle ses clips vidéo à télévisions comme sur bandes VHS. Dans chaque maison où il y avait des adolescents et même des adultes, il y avait toujours un de ses albums. Le roi de la pop était celui que tout le monde déteste, mais qui faisait aussi battre tous les cœurs. Nichés au nord du Gabon où le simple fait d’annoncer des artistes nationaux, était déjà un évènement, il ne nous était pas permis d’imaginer une seule seconde que la plus grande star de la planète, celui qui faisait pleurer les fans du monde entier pourrait visiter notre ville. Nous avions du mal à le croire d’autant qu’à cette époque, beaucoup d’artistes américains étaient souvent annoncés à Libreville, sans que cela se concrétise. Cette mauvaise habitude a fini par générer un doute permanent sur ce type d’annonces. Car une sagesse nous enseigne qu’on ne célèbre pas un enfant avant qu’il naisse.  

Nous demeurions dubitatifs malgré les différentes annonces au journal et au cours d’émissions de divertissement. Le dimanche, le programme de variétés, comme on disait à l’époque, ne diffusait plus que les clips du natif de Gary dans l’Indiana. Malgré cet abattage médiatique, le scepticisme nous habitait toujours. Nous étions loin du 1er avril, mais cette rumeur avait un mauvais goût. Notre refus de croire à l’éventualité que cette information soit vraie portait sur le fait que nous étions à Oyem. En 1992, les habitants des petites villes étaient perçus comme des citoyens de seconde zone. Nous n’avions droit à aucune exclusivité. On attendait que nos cousins de la capitale arrivent pour mettre au courant des nouveautés. Ils avaient droit à tous les privilèges. Du coup, le tropisme du villageois à qui l’on raconte les histoires de la grande ville nous a conduits à douter de l’éventualité qu’un tel événement se produise dans notre ville. Si un infime espoir que Michael Jackson atterrisse à Libreville vivait au tréfonds de notre conscience, pour le cas de Nkoum Ekiegn, cela relevait du miracle. Heureusement, j’avais huit ans et je donnais encore du crédit à ce type de croyances. Le charme de l’innocence consubstantielle à l’enfance. Puis le dimanche 9 février 1992, on annonça à la RTG1 que le roi de la pop arrivera à Libreville le 11 de ce mois avant de faire des excursions à Oyem et à Franceville. Bien que la chose fût déjà officielle, le doute persistait. Car pour nous, c’était trop beau pour être vrai.

Puis le mardi 11 février en revenant de l’école, nous nous jetâmes devant le journal télévisé de la RTG1 comme des toxicomanes en manque à la vue de leur fameux poison chéri — ce que nous ne faisions jamais et aujourd’hui encore, le désamour du journal de ce média est resté intact. Mais c’était le moment de vérifier si le Michael Jackson avait bien foulé le sol gabonais. Durant toute la journée de cours, nous n’avions que ce sujet de conversation entre élèves. L’impatience était si grande que nous avions bravé l’un de nos pires supplices, s’engager à regarder le journal de la Première chaîne qui nous répugnait tant. Mais nous n’avions pas le choix, il fallait souffrir afin d'être rassuré. À partir les premières notes et images du générique, nos cœurs battaient la chamade de plus belle. Puis ce fut au présentateur de donner les titres. Dès l’ouverture, il annonça l’arrivée de la star planétaire de la musique sur le sol gabonais. La satisfaction nous envahit, car si la rumeur qui l’annonçait à la capitale venait de se concrétiser, celle qui était relative à son arrivée à Oyem pourrait aussi connaître la même issue favorable. C’est tout émerveillé que nous le regardions sortir de l’aéroport de Libreville à bord d’une limousine au toit ouvert d’où il pouvait saluer la foule immense venue l’accueillir tel un chef d’État. Tout le long de son parcours, des gens couraient partout et il serrait les mains de ceux qui se jetaient vers lui. Tout le monde voulait le toucher. Avec son chapeau noir et crânement vêtu d’un blouson rouge et blanc flanqué au dos d’une image de Peter Pan, il paraissait comme un ange, bien que ce ne fût qu’à la télévision. La scène me paraissait invraisemblable. Je pensais à tous mes cousins et cousines qui étaient à Libreville à cette époque. Je me disais qu’ils avaient sans toute la chance de vivre ce moment. L’ivresse que procurait un tel spectacle me fit oublier que le lendemain, nous aurions peut-être la chance de vivre également des instants comparables dans notre chère petite ville. Ce soir-là, en allant dormir, nous avions en mémoire que le sublime spectacle que nous avions vu au journal télévisé. Cette nuit fut si longue que le sommeil refusait de nous envoyer au pays des rêves ; nous devions sûrement être portés par l’excitation de vivre un jour mémorable ; dans ce cas de figure, il est très difficile de dormir et c’est qui nous arrivait indubitablement.  

Malgré une nuit difficile, je me réveillai de bonheur ce matin. L’impatience de vivre un moment historique qui avait retardé mon sommeil précipita mon réveil. Nous étions un mercredi, le 12 février 1992. J’étais au CE1. Nous n’étions pas allés à l’école ce jour-là, car il fût déclaré chômé payé dans toute la ville. Les seules fois qu’une telle mesure d’exception, c’est-à-dire hors fête au calendrier, était appliquée, c’est lorsque le président de la République visitait notre localité. Ce qui conférait plus de solennité à cet événement. Et pour donner la chance à toute la population d’y assister, les travailleurs et les élèves étaient par conséquent tenus de rester chez eux. Qu’à cela ne tienne, je sortis de mon lit dès l’aurore bien qu’informé de l’heure d’arrivée de la star américaine ; mais mon excitation m’empêchait d’avoir l’esprit calme. J’avais le stress d’un futur marié. On aurait dit que je vivais l’un des moments les plus importants de ma jeune vie. Je ne tenais plus en place. J’étais en train de vivre un rêve. Dans l’ensemble de mon existence à cette époque, je n’avais vu de visu que très peu de personnalités célèbres à part Omar Bongo ou Pierre Claver Nzeng, tout au plus. La liste était relativement courte. Mais celui que nous attendions était le nec plus ultra, un joyau de la couronne. Depuis mon village, je réalisais au fond dans mon for intérieur la chance que nous les habitants de Nkoum Ekiegn avions de vivre ce moment exceptionnel. L’adage dit que pour voir le Pape, il faut se rendre à Rome, nous n’avions pas besoin d’aller en Californie, au Neverland, pour voir la plus grande star du monde. Elle venait à nous. Je semblais être dans un songe éveillé. Mon hostilité à son endroit s’amoindrissait de plus en plus. Je partageais alors le même enthousiasme voire la dilection des plus acharnés de ses admirateurs.

Vers 8 h ou 9 h, le ballet des voitures en direction de l’aéroport d’Ewot-Mekoa commença. Certains de mes parents empruntaient les automobiles des particuliers ou des taxis pour la même destination dans le dessein de voir leur idole descendre de l’avion. Ils ne voulaient rien manquer de ce spectacle. Les plus jeunes comme moi, qui n’avions pas l’autorisation de pouvoir se déplacer de la sorte, nous partîmes tous nous agglutiner au bord de la route afin de regarder toutes ces automobiles. Puis vers 10 h, nous vîmes un oiseau métallique dans le ciel. Nous comprîmes tous que l’heure fatidique venait d’arriver. Le nombre de personnes autour de nous augmenta rapidement. Nous savions que le cortège qui devait conduire le roi de la pop vers la place de l’Indépendance ne devait plus tarder. Des deux côtés de la route, les gens s’amassaient créant une espèce de haie d’honneur sur plusieurs kilomètres. Soudain, au loin, nous entendîmes des sirènes et les Klaxons des nombreuses voitures de ce cortège qui se dirigeait vers le centre-ville. Les deniers qui étaient restés dans les maisons se précipitèrent vers la route. Ce jour, toutes personnes de chez moi étaient bien dehors afin de voir Michael Jackson. De mon père à ma mère en passant par tous mes frères et sœurs, y compris mes neveux. C’était le cas également de toutes les maisons environnantes. Même mes grands-mères étaient aussi de la partie. Elles n’avaient sûrement jamais entendu parler de ce chanteur, mais l’attroupement et les agitations de tout le village les obligèrent à suivre le mouvement. Aucun être humain ne pouvait rester indifférent face à un tel déferlement de joie. L’aura de MJ n’avait vraiment pas son pareil.

Plus le cortège se rapprochait et l’excitation devenait plus grande parmi toutes les personnes qui s’étaient amassées le long de la route. Nous étions tous pris d’une hystérie collective. Dès que nous vîmes les voitures apparaître au tournant, à environ cinq cents (500) mètres de notre position, nos cris devinrent plus assourdissants. Des femmes qui se trouvaient à nos côtés, instinctivement, lancèrent des cris d’allégresse typiques de la tradition fang, Oyanga. Quant à moi, j’amorçai mon voyage vers l’éther. J’avais l’impression que mes pieds décollaient du sol ; j’étais en apesanteur ; j’étais en extase ; j’étais en route vers le Nirvana. Toutefois, mes yeux restaient rivés sur le cortège afin de voir Michael Jackson que nous attendions tous. J’étais dans un beau rêve et je ne voulais pas me réveiller. Aujourd’hui, je me définis comme un athée. À l’époque, je fréquentais encore le temple chaque dimanche, je pense que j’étais croyant. Ce jour-là, j’avais l’impression d’avoir vu Dieu ou même un ange. C’était comme une illumination quand, à deux mètres de moi, Michael Jackson passa dans une voiture roulant à une vitesse d’environ 30 à 40 km/m. L’émotion et le temps ont fait leur travail, je ne sais plus exactement s’il m’avait regardé ou pas, mais dès qu’il fut en face de moi, je me mis à crier à pleins poumons comme ses nombreuses groupies que l’on voyait à chacune de ses apparitions en public. Je débitais des choses que je ne pouvais personnellement pas déchiffrer. Cette expérience me condamne aujourd’hui à ne pas fustiger celles et ceux qui pleurent quand ils rencontrent leurs idoles. Car mon propre vécu fait office d’exemple. Aucune autre personne ne m’avait fait cette impression. Je suis resté figé, la bouche ouverte pendant environ 30 secondes, bien que l’automobile et ses occupants soient passés. Lorsque je revins à moi, je me rendis compte que nous étions tous en train de crier comme une bande de damnés. Tout le monde agitait les mains pour saluer l’enfant d’Indiana. Ce jour, on avait l’impression de recevoir le président à l’époque du Parti unique. Le village était en ébullition. On aurait dit le soir de la Saint-Sylvestre.

Dès que le cortège disparut, nous retournâmes à nos occupations. D’autres jeunes gens, plus âgés que moi, prirent l’engagement de se rendre au centre-ville où la star mondiale était reçue à la place de l’indépendance par les autorités administratives de la localité. On raconte que l’espace était noir de monde. On avait l’impression d’être au 17 août, jour de célébration de la fête nationale. Les gens étaient arrivés des quatre coins de la contrée voire de toute la province. Pour beaucoup, c’était un événement singuulier, il ne fallait le rater pour rien au monde. Il y avait de tout sur cette esplanade. Michael Jackson était en pays fang, on fit donc venir pour l’occasion des troupes de danse folklorique. Il y avait même un groupe de pygmées. Mais ce qui marqua le plus les esprits de la foule, c’est l’intrusion de Man Kelly à ce spectacle. Qui, selon la légende, voulait que Michael Jackson l’emmène aux USA. Il se mit à hurler et finit par perdre la lucidité. Chez nous, on dira qu’il est "sorti en vampire" ou qu’il a "sorti son vampire". Sans être un spécialiste, je pense que ce ne fut qu’une simple crise d’hystérie due au fait d’avoir vu une de ses idoles. Dans tous les cas, on le conduisit promptement chez un de mes cousins radiothérapeute.

J’ai vu Michael Jackson dans mon village

Après la place des fêtes, Michael Jackson s’en alla à la mission catholique d’Angone puis c’était l’heure de reprendre l’avion afin de rallier Franceville. Nous n’étions pas partis loin. On nous avait prévenus que sa visite, à Oyem, n’allait pas excéder les quelques heures. Nous nous attendions à ce qu’il repasse devant chez nous. Ainsi, lorsque nous entendîmes le cortège tintamarrer au loin, nous comprîmes qu’il était, à nouveau, tant pour nous de repartir au bord la route. Nous tenions absolument à revoir une dernière fois l’icône américaine. Quand il arriva à notre niveau, l’ambiance demeura électrique. Même si je l’avoue, la foule avait perdu sa densité. Les plus âgés ne s’étaient plus précipités, en grand nombre, comme plus tôt. Mais pour les enfants, nous aurions pu le faire plus de mille fois sans nous lasser. Nous étions dans un rêve et personne au monde ne souhaite se soustraire à un instant onirique. Dès que l’avion de Michael Jackson décolla du tarmac de l’aéroport d’Ewot Mekoa, nous sûmes pour beaucoup que c’était la dernière fois que nous le voyons. Quant à moi, mon hostilité à son endroit revint de plus belle. Le moment extatique avait fait long feu. Ce jour-là, j’ai eu la même impression que, lorsque Omar Bongo, de mon enfance à mon adolescence, venait dans notre ville. Le discours contestataire du début des années 1990 aidant, je souhaitais vivement son départ du pouvoir. Mais une fois que je l’apercevais dans sa limousine, je me mettais à l’applaudir. J’étais sans doute poussé dans mon entreprise par la folie que nous insuffle l’effet de masse.

Pour revenir au roi de la pop. Au lendemain de sa visite à Oyem, en arrivant à l’école, nous ne parlions que de cela. Ce qui donnait du combustible au débat sur la lutte pour la détention de la couronne du plus grand artiste planétaire entre MJ et MC Hammer. Sachant que je m’étais comporté comme une groupie la veille, je ne m’étais point résolu à accepter qu’il fût meilleur que le natif d’Oakland. Je peux l’avouer actuellement, j’étais pris dans une sorte de dissonance cognitive. J’avais la certitude que mes contradicteurs auraient sans doute également réagi comme moi en voyant l’interprète de Too Legit to quit. Ce dernier n’étant point venu à Nkoum Ekiegn, personne n’en saura rien. Qu’à cela ne tienne, le 12 février 1992 fut l’un des plus beaux jours de ma vie. Je m’en souviens encore, comme si c’était hier. Pourtant il y a 27 ans. Une éternité que je n’arrive pas à chasser de ma mémoire. Je m’en vante toujours aujourd’hui auprès des plus jeunes, de mes nièces et de mes neveux. « J’ai vu Michael Jackson dans mon village, Mbwéma, et vous ? »

Publié dans Oyem

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