Le salaire de la passion de l’écriture

Publié le par Nguema Ndong

Le salaire de la passion de l’écriture

Écrire, c’est communiquer des informations, donner des émotions, transporter le lecteur dans un univers propre à l’auteur, c’est-à-dire l’introduire dans sa weltanschauung. En ce qui me concerne, la mienne est très souvent en déphasage avec la doxa, car je n’aime pas trop traîner dans ces lieux communs inondés de moraline. Écrire, c’est aussi se faire plaisir et le partager avec les lecteurs. Voici en substance ce qui me motive à continuer de remplir des pages blanches et à publier ces différents textes dans mon blog. Cette année, il fera dix ans que cette aventure dure. Au cours de cette décennie, certains aménagements et des choix éditoriaux ont été opérés, mais le substrat demeure le même qu’en 2009, lorsque je décidai de créer ce médium. Le seul objectif qui me motivait en ce temps et qui reste le même, c’est la passion d’écrire. La passion de peindre ma quotidienneté sans filtre et sans ambages. L’envie de capter des instants magiques, insolites, extraordinaires, etc. Le besoin de redonner vie à des histoires, des légendes, des aventures et des mésaventures qui concernent des proches et parfois des récits autobiographiques. Cela se dit sous un ton empreint de causticité, d’acerbité ou d’humour. Ce qui plaît et déplaît à beaucoup, ce qui me crée aussi des inimitiés.

Je tombe amoureux de l’écriture grâce au rap à la fin des années 1990 alors que je suis un élève médiocre. Je venais de me faire exclure du lycée pour résultats insuffisants. Je vivais mes dernières années de puberté et une espèce de révolte m’habitait en ce temps-là. Le rap m’offrait l’occasion d’évacuer toute cette colère et d’exprimer ce côté rébellionnaire qui m’induisait souvent en erreur. Je voulais affronter le monde avec des mots. À cette époque, je voulais écrire un rap élégant qui allie le fond et la forme. Pour la forme, je devais lire des ouvrages qui allaient enrichir mon vocabulaire afin de m’inscrire en faux à la vacuité ambiante qui émergeait déjà dans ce milieu. Heureusement, mon père nous avait initiés à la lecture et ce goût des livres va servir de combustible à ma passion de l’écriture. Quant au fond, toute mon enfance a baigné dans un univers où la politique avait une place importante. Mon père était un militant du PDG, mais il avait aussi la passion de la politique internationale. Il ne manquait pas de soir sans que je ne l’entende discuter de politique avec ses amis. Il y avait toujours un numéro de Jeune Afrique sur la table du salon. C’est tout normal que ses différents éléments déteignissent dans mes chansons quand vint le moment de les écrire.

Puis, on arriva en 2009, je finissais mes études et nous venions de boucler l’enregistrement de notre premier album. J’avais encore beaucoup à dire, mais le rap ne me le permettait pas. Ce n’était pas une question de censure, au contraire, nous avions toujours été portés par un élan libertaire. Mon souci à cette époque était plutôt d’ordre logistique. Le rap demandait de l’argent (studio, instrumental, infographie, etc.) que notre statut d’étudiant ne pouvait pas fournir, car personne ne nous soutenait. Nous n’avions que notre bourse donc nous étions quasiment impécunieux. À côté de la variable financière, il y avait aussi le fait que le rap conduise parfois à dire en quelques mots des choses complexes et la structure de l’argumentation pose problème dans ce cas-là. Je voulais vraiment m’épancher, m’exprimer sans la contrainte des seize mesures et autres soucis inhérents à cet art. Le blog s’imposait à moi. Il était non seulement gratuit, il présentait également l’avantage d’être sur internet, ce qui me garantissait une audience plus grande que ma musique underground. Je n’avais pas à faire de révérence ou d’hypocrisie à qui que ce soit afin que l’on diffuse ma pensée. Nous étions à l’avènement de la dictature des réseaux sociaux. Skyrock, Myspace, Hi5 et les autres cédaient leurs places de leader à Facebook. Les Gabonais — mon cœur de cible — s’y inscrivaient massivement et l’on sortait d’une élection présidentielle qui s’était mal soldée, comme d’habitude. Tous les activistes politiques avaient leurs sabres au clair, ils avaient mis flamberge au vent. Il n’y avait pas meilleur moment pour le passionné de politique et de musique pour tracer son sillon. Mon premier article, le 11 décembre 2009, critiquait la manipulation des mass-médias — je n’avais pas encore lu Noam Chomsky. C’était toujours dans l’optique de dire les choses comme je l’entendais et comme je le voulais. Mais une telle liberté se voit menacée lorsque l’on conçoit la culture comme une industrie. Quand on écrit principalement pour se faire de l’argent et pour plaire à tout le monde.

Gagner de l’argent pour s’offrir une existence apaisée constitue l’un des carburants du vécu de beaucoup de personnes. La société nous impose ce modèle économique. Nos mains liées par diverses contraintes nous obligent à subir cette logique. Cependant, il reste des choses que l’on ne doit pas compromettre par cette quête effrénée du gain. La passion se vit et elle n’a pas de prix. Cette approche m’interdit de me mettre mon blog au service de la recherche du profit financier, sous peine de tomber sous l’accusation d’appropriation par la puissance du pécule. Pour gagner ma vie, je suis allé à l’école et tant bien que mal j’ai trouvé un emploi qui me nourrit. J’écris parce que cela me divertit et m’aide à m’évader de mon quotidien. Je n’ai de comptes à rendre à personne sauf bien sûr à mes lecteurs. Mais lorsque l’on se met au service des partenaires, on perd la liberté d’expression. On doit arrondir les angles pour ne pas les frustrer, mais plutôt les contenter afin d’en attirer plus. Dans ce blog, ce que je distribue aux lecteurs, ce sont mes idées, mes analyses. Si je leur rabâche la logorrhée des communicants de mes partenaires, je risque de perdre un lectorat important et mon image de libertaire — mon argument clé de vente comme on dit en marketing — pourrait être écornée. Toutefois, il n’est pas à exclure que je puisse parler d’une marque, mais mon discours ne sera jamais biaisé ou orienté par la volonté de cette dernière. Comme j’aime le dire, ma conscience est le seul monarque de mes choix et de mes prises de position.   

La passion est le principal stimulus de mon écriture. Selon le proverbe, pierre qui roule n’amasse pas mousse, alors ce n’est pas demain à la veille que je vais changer cette vision des choses. Dire le monde comme on l’entend et comme on le voit est un privilège que beaucoup ont perdu et que je ne compte pas aliéner au profit de quelques billets de banque. Mon principal salaire est la satisfaction de ceux qui me lisent. Savoir que des inconnus trouvent de la pertinence et de l’espérance dans mes publications me motive à m’améliorer. Croiser des gens dans la rue qui vous citent et vous félicitent pour votre travail, cela vaut plus qu’on ne peut l’imaginer. La frugale opulence des épicuriens n’est pas ma mode de penser. Néanmoins, il m’arrive de l’épouser, car je crois que les plus grandes richesses du monde se trouvent dans ces petites joies que les uns et les autres nous offrent au quotidien. Gagner de l’argent, amasser des fortunes, ne devrait pas constituer l’unique raison de vivre. Écrire c’est cathartique, mais surtout aussi réjouissant que de recevoir son cachet d’une marque partenaire. Votre fidélité à ce blog est mon unique salaire et je vous en remercie.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article