J’ai croisé l’ancienne fille de mes rêves

Publié le par Nguema Ndong

J’ai croisé l’ancienne fille de mes rêves

Il y a quelques jours, je suis allé traîner au centre-ville de Libreville, ce qui ne m’arrive que très rarement. J’y avais une urgence administrative. Après avoir passé de longues heures dans la salle d’attente, j’ai subi par la suite la sublime irrévérence du fonctionnaire qui devait me recevoir. J’arpentais maintenant le centre administratif et économique de la capitale gabonaise. Le soleil me dardait ses rayons sur la peau et je n’avais qu’une seule envie, celle d’emprunter un taxi qui ira me déposer à la maison afin de prendre une douche et dormir. Mon esprit était obnubilé par cette idée que je ne voyais plus le monde qui m’entourait. J’avais l’air d’un vampire en plein soleil. Soudain, j’entendis une voix féminine m’appeler dans le dos. La façon dont elle me désignait trahissait l’origine de notre relation. C’était indubitablement quelqu’un qui m’a connu à l’école primaire ou durant mes deux premières années au collège. Car elle m’appelait Aimé Richard et neuf fois sur dix, seuls ceux de mes connaissances de cette époque me désignent ainsi. Je rappelle, à toutes fins utiles, que dans mon acte de naissance, il est écrit Richard Aimé. Bref !

Face à l’insistance des appels, je dus me résoudre à me retourner afin de me prendre l’information sur l’identité de cet énergumène qui criait inlassablement mes prénoms. À quelques mètres de moi, je vis une dame qui pressait le pas avec le sourire jusqu’aux oreilles. Son visage ne me disait rien. Si elle ne hurlait pas mon patronyme telle une forcenée, j’aurais cru à une confusion. Mais en toute évidence, elle me connaissait très bien. Malheureusement pour elle, à mesure qu’elle se rapprochait de moi, je me confortais dans mon ignorance, je n’avais aucune idée de son identité et d’où nous nous connaissons. Toutefois, guidé par un élan de bienséance, j’affichai un fort enthousiasme lorsqu’elle se jeta vers moi pour m’enlacer. Je n’avais pas trop le choix. Je me devais d’avoir l’heur de lui plaire. Quand quelqu’un vous présente de l’intérêt ou de l’amour, on ne le rabroue pas de peur de le vexer et de susciter de la rancœur. Malheureusement, au bout de quelques secondes, la dame se rendit compte de ma supercherie. Elle constata que je semblais ne pas la reconnaître. Un peu offusquée, elle me dit d’un air atrabilaire :

« Oh ! Aimé Richard, quelle est cette attitude snob ? Ne me reconnais-tu pas ? C’est moi, #@@@#. Nous étions à l’école de Ngouéma en classe de #@@@# avec la maîtresse #@@@#. Ta microscopique célébrité née de la diffusion anecdotique de ton clip à la télévision te donne-t-elle le melon ? Je constate que tu oublies maintenant tes amies d’enfance. Quand je pense que tu étais follement amoureux de moi et aujourd’hui je te cours après pour te saluer. Ah, la vie ! Quel mystère ! Quelle humiliation ! »

À ces mots, ma mémoire retrouva subitement sa plénitude et les souvenirs me revinrent. Je savais maintenant qui était cette femme en face de moi. C’était cette dame que j’eus tant aimée il y a plusieurs années lorsque nous étions à l’école primaire de mon village dans les années 1990. À cette époque, chaque cellule de mon corps lui appartenait. Chaque battement de mon cœur suivait le tempo de son nom. Je l’avais dans la peau comme le disent les autres. Je me voyais lui passer la bague au doigt et lui faire une milliasse d’enfants. À défaut d’être la mère de ma progéniture, j’imaginais une de mes futures filles porter au moins son prénom voire son nom. Mais de tout cet amour que je lui vouais, je n’avais reçu d’elle qu’un simple baiser sur la joue en la croisant un jour en compagnie d’une de mes cousines avec qui elle était très proche. Elle avait exécuté ce geste par mimétisme, car son amie avait fait de même. En ce temps-là, elle me regardait avec tout le dédain possible. J’avais souvent l’impression qu’elle m’exécrait et que je la salissais quand j’avais la chance de lui serrer la main. À cette époque, je n’étais pas le seul à m’amouracher d’elle. Nous étions officiellement une dizaine à nous bousculer devant sa place, à lui tenir compagnie sur le chemin de la maison après les cours, etc. On était prêts à s’affronter physiquement afin d’avoir l’exclusivité de lui faire la cour, de lui parler, d’être à ses côtés à la récréation, que sais-je encore. Mis à part nous qui affichions notre béguin, une pléthore de boutonneux lui vouait un amour secret. Mais aucun d’entre nous n’attirait son attention. Mademoiselle roulait les mécaniques.

Disons que je n’avais pas totalement tort de ne pas la reconnaître. Cela faisait plus de vingt-cinq ans que nous ne nous étions pas revus. Nos vies avaient pris des trajectoires différentes au sortir de l’école primaire. Elle avait déménagé avec sa famille à Libreville alors que je n’ai quitté Oyem qu’après l’obtention du baccalauréat. Je n’avais plus eu de ses nouvelles. En cinq lustres, les gens changent considérablement. Physiquement, nous avons donc connu des métamorphoses. Excepté mes yeux de gazelle et mon teint mat, je n’ai rien conservé de mon corps efflanqué, de l’époque de l’École Publique Communale de Ngouéma. J’ai bien grandi depuis là et je prends souvent un peu d’embonpoint quand je suis célibataire. Je ne suis pas devenu un apollon, mais je suis plus le même. Quant à elle, c’était comme si elle était frappée de gérontisme. Nul ne m’aurait cru si je lui disais que cette dame et moi avions été en primaire ensemble. Nos apparences donnaient l’impression d’un gap abyssal entre nos âges alors qu’en réalité, j’avais un an de plus qu’elle. Car sa peau avait tellement blanchi qu’elle ressemblait à une métisse sénescente en sachant que nous avions la même carnation. Au niveau de ses chevilles et de ses orteils, de vilaines taches noires trahissaient son usage abusif de crèmes éclaircissantes. La rougeur de son visage donnait l’impression qu’au lieu d’avoir pris un bain de vapeur dans un sauna, c’était plutôt dans un four de boulanger qu’elle aurait passé du temps. Et pour couvrir ses cheveux, elle portait une vieille perruque qui datait de mathusalem. Je n’osais imaginer l’odeur. J’avais du mal à accepter que la jeune fille si jolie de mon enfance eût subi une telle mutation au point de devenir ce laideron. Celle qui malgré notre âge avait déjà des airs de princesse et nous envoyait paître quand nous essayons d’avoir son attention. Je me mis à penser à Paul Claudel qui disait : « Ne vous vengez pas d’une femme, le temps s’en charge pour vous ». Par ailleurs, son haleine avinée me révulsait. Alors que la montre marquait 12 h 30, elle présentait un état d'ébriété avancé. À quelle heure avait-elle consommé cet alcool ? Me demandais-je.

Ma mémoire étant revenue, notre conversation devint plus apaisée. Nous évoquions maintenant les souvenirs de notre enfance. Elle voulait avoir les nouvelles de certains de nos camarades. Elle n’hésita pas à m’interroger sur ma situation professionnelle et matrimoniale. Je lui répondais allègrement, car une partie de moi se réjouissait de la revoir. Il faut dire que j’ai passé des années à imaginer ce qu’elle était devenue. Malheureusement, l’autre partie de moi se sentait indisposée par son état d’ébriété qui stimulait sa tenue encline à de la désinvolture. Son manque d’urbanité lui conférait une gestuelle débridée et tactile à la limite de la décence et de la bienséance. La dame ne se gênait pas à me peloter malgré le monde qui nous entourait. Justement, cette foule m’intriguait. Nous étions debout au centre-ville à l’heure de la pause. Le moment que toutes houris perchées sur leurs talons aiguilles décident souvent de sortir de leurs lieux de travail pour chercher à manger ou à faire une course. En polygame célibataire qui se respecte, j’avais deux ou trois intérêts dans les parages. Pour leur préservation, le bon sens me commandait d’écourter la discussion et de partir de là. Mais la jeune dame ne voulait pas s’arrêter. Elle continuait avec ses attouchements lubriques malgré ma désapprobation. Une telle situation dans un bar paumé de Cocotier ou d’Avéa ne m’aurait pas posé de problèmes particuliers. Cependant, d’où nous nous tenions, cela n’avait pas de raison d’être pensé. Il fallait que je déguerpisse dans l’immédiat.

Mon cerveau se mit à tourner à vive allure. Je cherchais une solution d’évacuation. Je me sentais comme un soldat américain pris en tenaille par les tirs de la SNA dans les rues de Mogadiscio lors de La bataille de la Mer Noire. Que de scénarii dans ma tête, mais aucun ne me semblait réalisable. Je savais que j’étais en compagnie d’un pot de colle et elle avait tous les signes de celle qui n’avait aucune gêne à se donner en spectacle. L’heure ne faisait qu’avancer. Les bureaux se vidaient, les restaurants et les cafétérias se remplissaient. Mon cœur battait la chamade. J’étais comme un condamné qui attend sa sentence. La sueur inondait mon corps comme si je venais de courir le Marathon de Libreville. On pouvait percevoir mon malaise à des kilomètres. Excepté ma transpiration à grosses gouttes, mon regard aussi témoignait mon inquiétude, car il balayait tout le périmètre comme une sentinelle. Je repérais les visages connus au loin. Et quand ces individus s’approchaient de moi, j’adoptais la tactique de la personne occupée qui n’arrive pas à reconnaître ses proches. Mais lorsque mon téléphone sonna et que je vis le nom d’un des individus que je ne voulais pas qu’ils me trouvassent à cet endroit à s’afficher, je frôlai la rupture d’anévrisme. Je sentais venir l’heure de mon châtiment. Par conséquent, il fallait improviser. Par bon heur, de l’autre côté de la route, un taxi embarquait une femme. Sans crier gare, j’ai planté mon interlocutrice en traversant prestement la route avant de m’engouffrer dans le véhicule. Le chauffeur et ses clients furent surpris par mon attitude. Je donnais l’impression de quelqu’un qui fuyait tous les démons des enfers. Les agacements et les regards suspicieux m’étaient équilatéraux. En voyant que la jeune dame traversait également la route en ma direction, je proposai au taximan : « cinq mille francs loin d’ici. Je vous explique devant. De grâce, démarrez maintenant, s’il vous plaît. Il en va de mon intégrité physique. » Et notre taxi démarra en trombes.

Publié dans Fiction

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