La stratégie du martin-pêcheur

Publié le par Nguema Ndong

Il y a une belle maxime dont j’ignore l’auteur qui était récurremment utilisée dans nos échanges : « Je suis le martin-pêcheur, toujours au bord de l’eau. La moindre erreur, je la corrige ». Je l’ai souventes fois dite sans avoir l’occasion de la mettre en pratique. Mais un jour, une jeune dame m’a offert l’occasion de passer de la théorie à la pratique. Et comme le chantait Édith Piaf : « Non, rien de rien. Non, je ne regrette rien ». Je n’ai fait que profiter d’une situation qui m’était favorable. J’ose croire que d’aucuns liront ce texte sans qu’une fétide moraline constitue une gangue à leur subjectivité.

La stratégie du martin-pêcheur

Cela faisait deux ou trois ans que je courtisais cette divine beauté. Dans l’espoir d’une issue favorable à cette entreprise, j’avais mis toutes mes amitiés érotiques en berne. Je me projetais maintenant dans un avenir lointain en sa compagnie. Sans avoir déjà cueilli le fruit de son champ de mystères, je m’interdisais dorénavant l’éventualité d’un quelconque échange lascif avec une autre femme, aussi infinitésimal soit-il. La demoiselle trônait dans la pyramide de mes sentiments. Toutes mes pensées me ramenaient à elle. Je l’avais dans la peau. Elle s’était insinuée dans chaque particule de mon corps. Elle incarnait en quelque sorte mon souffle de vie, le sel de ma vie, la femme idéale, etc. En somme, j’en étais éperdument amoureux. Rien et personne à cet instant ne pouvait changer cela. Je subissais mes sentiments, j’en étais esclave comme le chante si bien Ety Boulah, mais cela ne posait aucun problème. Au contraire, l’impétuosité des battements de mon cœur me dictait la pléthore de messages que je lui envoyais quotidiennement. Cette fougue me condamnait aussi à lui téléphoner pendant de longues minutes, voire des heures.

En ployant sous le joug de mon amour pour la sylphide, j’avais expulsé le bon sens, l’esprit critique et la lucidité de ma psyché afin de devenir une baudruche à la merci de mes sentiments. Je n’arrivais pas même à constater que la jeune dame n’avait rien à faire de l’amour que je lui donnais. Jamais elle ne m’appelait. Jamais elle ne m’envoyait de message en premier. Parfois, quand je lui donnais un rendez-vous, qu’elle acceptait, plusieurs heures après l’horaire convenu, alors que je l’attendais déjà, elle m’envoyait un Whatsapp afin d’annuler. Elle trouvait systématiquement un ridicule prétexte pour me dire sa désolation. De toutes les façons, j’en avais cure. Je l’aimais malgré son irrévérence. C’était le plus important. Mon cerveau était occupé à bâtir nos châteaux en Espagne.    

Mais un jour, elle m’envoya une vidéo. J’étais surpris par sa démarche. Elle ne me contactait jamais en premier. Mû par mes sentiments, je me précipitai à lire le fichier. Je vis un couple qui s’embrassait et des cris de liesse résonnaient avec intensité. Tous les figurants souriaient. Je compris qu’il s’agissait soit de sa cérémonie de mariage ou de ses fiançailles. Du coup, je ne pus aller jusqu’au bout de la vidéo. La violence de ces images me donnait des palpitations cardiaques. Je suffoquais. Je me croyais dans un cauchemar et je voulais me réveiller. Je compris alors son silence durant le précédent week-end. Puis je reçus un long texte dans lequel elle m’expliquait qu’elle venait de se fiancer avec un homme qu’elle avait connu quelques mois auparavant et que ce dernier lui semblait sérieux. Elle m’informa par ailleurs qu’ils étaient à l’Île Maurice pour vivre pleinement leur amour. Aussi, elle me priait de bien vouloir l’excuser si jamais sa décision de s’attacher avec un autre me blessait. Enfin, elle me demandait d’être moins présent dans sa vie, de limiter mes appels, mes messages et de ne pas la contacter après 19 h et pas avant 10 h. Tout ce qu’elle pouvait m’offrir actuellement, ce n’était que son amitié. Laconiquement, je lui répondis : « OK pour les horaires et félicitations pour tes fiançailles ». Je laissai tomber violemment mon téléphone. Mes yeux larmoyants témoignaient de l’immensité de mon chagrin.

Durant les semaines et les premiers mois qui vinrent après ses fiançailles, la jeune dame inondait mon téléphone des photos de tous les cadeaux que son compagnon lui offrait. Des téléphones de dernière génération aux sacs de luxe, en passant par les dîners et les week-ends dans les établissements de haut standing. Un jour, elle a même fait un appel vidéo Whatsapp pour me montrer le véhicule que l’on venait de lui acheter. Elle vivait un conte de fées et elle me le faisait savoir dans tous les détails au point de m’annoncer qu’elle tardait à voir la lune depuis plusieurs jours et que cela présageait certainement un heureux évènement. Malheureusement, pour eux, ce ne fut pas le cas. Elle ne trouvait aucune indécence dans ce voyeurisme auquel j’étais devenu acteur. Je lui témoignais toujours mon approbation lorsqu’elle me parlait de sa vie de couple malgré la peine qui me consumait. D’habitude, les hommes ont du mal à accepter de voir une femme qu’ils ont convoitée en vain filer le parfait amour avec un autre. Imaginez ce que je pouvais ressentir quand elle m’envoyait toutes ces photos et vidéos. Je souffrais en silence et je visais un objectif précis.   

Les mois passèrent et l’euphorie des débuts des histoires d’amour s’étiolait petit à petit. Leur relation devenait exsangue. Les jours heureux firent place à des jours interminables lovés dans un navrement. Le prince charmant, si romantique, qui lui couvrait d’or et d’argent se transforma soudainement en parfait goujat, ce qui faisait écho à la citation de Marcel Proust : « le désir fleurit, la possession flétrit toute chose ». La divine beauté devait maintenant vivre avec un homme qu’elle ne reconnaissait plus. Un homme qui criait sur elle à chaque instant ; qui prenait toutes les décisions de la maison sans demander son avis ; qui sortait le vendredi matin pour revenir le dimanche après-midi, sans lui donner la moindre explication ; qui sortait du lit au milieu de la nuit pour aller répondre au téléphone dans la salle de bain ; qui ne lui accordait plus de l’attention ; etc. Le spleen devint son compagnon quotidien. La première épaule qu’elle trouva pour pleurer fut la mienne. Ce qui constitua une grave erreur de tactique. Un homme n’abandonne jamais une lutte dans laquelle il s’est investi pleinement. Par ailleurs, l’expérience montre que la tristesse rend les femmes naïves. Une femme qui va confesser ses faiblesses, son vague à l’âme, son chagrin à un homme qui l’a courtisée avec véhémence, elle se donne à un prédateur affamé. Chez les fangs, un proverbe dit : « La colère s’atténue avec le temps ». Quant à la mienne, elle sommeillait. Je lui avais, certes, pardonné et accepté mon échec. Mais je n’avais jamais oublié mon humiliation et ma peine quand elle avait choisi d’aller dans les bras d’un inconnu au détriment de tout l’amour que je lui témoignais. Malgré tous mes sourires et ma disponibilité, je gardais une machette dans mon dos.

Un vendredi, aux alentours de 18 heures, mon téléphone se mit à sonner. C’était la divine beauté. Prestement, je décrochai. Disons qu’elle me faisait encore de l’effet. Sa voix était imbibée de mélancolie. Elle sanglotait telle une veuve en me suppliant de lui accorder du temps, vu qu’elle voulait parler à un ami. Elle ne pouvait plus garder son malheur toute seule. Elle ressentait le besoin de le partager avec quelqu’un. Elle me proposa alors de passer chez moi. J’acceptai tout de go. Néanmoins, cela fit tilt dans ma tête. Car je me rappelai qu’elle trouvait toujours des excuses pour ne pas venir à mes rendez-vous. Maintenant, pour ses soucis de cœur, elle s’apprêtait à venir chez moi. La vie réserve bien de surprises, me disais-je. Je n’imaginais même pas qu’elle connaissait où je résidais. En tous les cas, je l’attendais avec impatience. En sachant que je gardais toujours une machette dans mon dos, pour parer à toute éventualité, je me mis en condition. C’est-à-dire : je pris une douche, je passai un coup de balai furtif et je pulvérisai du désodorisant. Car toutes les options allaient être mises sur la table.

Trois quarts d’heure plus tard, elle frappait à ma porte. En allant ouvrir, je la trouvais plus belle que jamais, malgré son air maussade qui lui rajoutait du charme. Cela faisait un long moment que je ne l’avais plus tutoyée de la sorte. Nous nous embrassâmes et je l’invitai à entrer puis à prendre place. À peine assise, en m’épargnant les salamalecs, elle rentra dans le vif du sujet avant en déballant toute la peine de son cœur et elle fondit en larmes. Je ne m’étais même pas encore posé, car tout s’était accéléré. Médusé par ses sanglotements, je ne savais plus quoi faire. Alors, je m’avançai vers elle et je l’appris dans mes bras afin de la consoler. Comme un enfant, elle pleurait à chaudes larmes. À un moment, mon cœur entier était rempli de compassion. Dans ses pleurs, j’entendais les lamentations de toutes ces femmes victimes de la goujaterie des hommes. J’entendais la détresse, la déception et le malheur de plusieurs femmes qui pouvaient être des proches. Cependant, ce noble sentiment n’avait pas pu oblitérer mes pulsions libidinales. Dans ma tête résonnait cette fameuse maxime en vogue dans mon adolescence : « Je suis le martin-pêcheur, toujours au bord de l’eau. La moindre erreur, je la corrige ». Et à cet instant, je tenais dans mes bras une femme que j’avais courtisée et pour qui je vouais un amour irrationnel. Elle semblait me faire confiance et elle avait désactivé tous les pare-feux. Prise dans l’étreinte de plus en plus serrée de mes bras, une lueur dans les yeux de la divine beauté parlait le même langage que mes sens. Son corps était comme secoué par une décharge d’œstradiols et dopamine. Le fruit était donc mûr, il fallait le cueillir. Alors, je le fis avec conviction sans penser à demain…

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