Aby’amoh (Expédition punitive) Deuxième partie

Publié le par Nguema Ndong

Aby’amoh (Expédition punitive)  Deuxième partie

L’incident avait dû écourter la journée de travail du groupe de femmes. Lasses de chercher en vain ce malotru de Moan Ngoma, elles se résolurent à rentrer au village avec un sentiment d’échec. Elles auraient voulu le capturer tel un animal sauvage et peut-être le castrer. Elles auraient aimé lui faire passer l’envie de recommencer ce genre d’entreprises. S’il était tombé dans leurs mains, elles l’auraient copieusement battu au point de le laisser à l’article de la mort. Il n’y avait aucun homme dans un rayon de quelques kilomètres à la ronde pour lui venir en aide. Il allait payer pour toutes les violences, pour toutes les brimades et pour toutes les injustices que les femmes subissaient. Moan Ngoma allait devenir le bouc émissaire de l’émancipation et la révolte de la gent féminine contre leur condition. Malheureusement, elles étaient en train de faire de l’uchronie et cela ne changeait rien à part nourrir plus de regret voire du chagrin. L’important à cet instant était de consoler Adê et de rentrer au village afin d’informer le reste de communauté. Cette fois-ci, Moan Ngoma avait franchi le Rubicon. Par respect pour son hôtesse, ses nombreuses incartades avaient été pardonnées, malgré le mécontentement grandissant des villageois. Son hybris ne connaissait donc pas de limites. Quel est cet être humain qui croit vivre à l’état nature ? Même les monarques se soumettent à la loi. Moan Ngoama se prenait-il pour un démiurge ? En tous les cas, ce nouvel affront ne visait pas seulement Adê. Il concernait toutes les mères, toutes les épouses et toutes les filles du village. Offenser les femmes de Mbwéma voulait dire s’attaquer aux hommes. Il leur faisait pied de nez. Je parlerai même de doigt d’honneur sans aucune exagération. Moan Ngoma lançait donc un défi aux pères, aux époux et aux fils. Quelle serait alors la réponse à cette avanie ? S’interrogeaient certaines femmes sur le chemin du retour.

On vit notre mère et Adê, toutes affolées, rentrer dans la cuisine pendant que nous bavardions. Nous étions un peu surpris de les voir au village à ce moment de la journée. Leur air grave augurait une mauvaise nouvelle. Nous nous tûmes, car l’instant ne se prêtait plus aux jacassages. À peine avaient-elles déposé leur panier que notre mère nous demandait où se trouvait notre père. Nous lui répondîmes qu’il s’était déplacé. Retraité depuis quelques années, il passait sa journée à lire à défaut d’aller retrouver ses frères dans le village. Elle commanda à mon neveu d’aller l’appeler parce qu’elle tenait à l’informer d’un fait important et que cela ne pouvait pas attendre. Ce dernier sortit de la cuisine en courant afin d’aller exécuter sa mission. Quelques minutes plus tard, l’intéressé arriva. À ce moment, ma mère demanda à Adê de relater la mésaventure qu’elle venait de vivre dans la forêt. Sans omettre aucun détail, elle raconta la scène en y mettant beaucoup d’émotion. Ses sanglots attristaient l’assistant. Nous voulions aussi pleurer avec elle, car l’atrabile qui émanait de son témoignage nous affectait. Puis ma mère et une de mes grands-mères virent compléter ce récit. Tout en demeurant placide, mon père nous envoya, mon neveu et moi, appeler deux de ces neveux. Le bien nommé Minstê Biyoa affectueusement appelé Desilve ou encore Tata Mukundzi alias Minsta Mi Mbwéma et le regretté Eyene Ndong alias Primo Escobar.

Minsta Biyoa avait toute la confiance de mon père. C’était le dernier fils d’un de ses défunts grands frères. Dans le village, il faisait office de justicier. Quand un adulte d’un village voisin se permettait d’ennuyer de jeunes gens de chez nous, c’est vers lui que l’on se retournait pour qu’il aille régler le compte de ce manant. Quant à Eyene Ndong, il était l’enfant d’une de ses grandes sœurs. Ces deux-là étaient de vrais cerbères de l’honneur de notre village. Ils n’acceptaient jamais que l’on trainât son nom dans la boue. Leurs comportements avaient un côté martial que les aînés comme père admiraient. Ils voyaient en eux des guerriers d’Engong. À noter également que de génération en génération, les gens de chez nous s’identifiaient à des militaires en adoptant leur discipline, leur solidarité et un jargon spécifique. C’est pourquoi jusqu’à ce jour, on appelle notre village B.C. ce qui signifie Bataillon Civile. Et aucun régiment militaire n’accepte l’humiliation. Tout acte posé dans ce sens devrait recevoir une punition à l’aune de la défiance. Il ne faut pas laisser les gens croire qu’ils peuvent tout se permettre. Et comme le dit un proverbe : « sois le miel et les mouches te mangeront ». Si on laisse passer un seul affront, le message va se diffuser et ce sera la porte ouverte à tous les excès, car : « Il ne faut jamais faire goûter du miel à l’âne, sinon il ne pourra plus s’en passer. » Et pour éviter cela, il faut battre le fer quand il est chaud ou quitter la rivière tant que l’eau ne nous arrive qu’aux genoux. En somme, il faut tuer l’ambition tant qu’elle est encore les limbes. Tel était le mode de fonctionnement. D’aucuns taxeront cela de barbarie. Mais comme le disait Montaigne : « Chacun appelle barbarie, ce qui n’est pas de son usage. » En tous les cas, en appelant ses neveux, mon père désirait aller parler à ce Moan Ngoma, et au besoin, le bannir de notre village, voire de le rosser publiquement au corps de garde « aburu ossi ». Pour la bonne raison que chaque faute grave méritait une correction exemplaire.  

En début de soirée, arrivé chez ma mère qui hébergeait Moan Ngoma, encadré de ses deux neveux, mon père expliqua la situation à sa belle-sœur et il demanda à voir l’indélicat personnage. Ils furent déçus d’entendre que ce dernier n’était pas encore rentré du champ malgré l’heure tardive. Le groupe de visiteurs comprit que ce rustre avait pris la clef des champs. Par conséquent, le revoir sous peu dans notre village relevait de l’improbabilité. Par courtoisie, mon père pria l’hôtesse du goujat de l’informer quand son invité refera surface. Il n’avait pas de vain espoir. Il savait que cela n’arriverait point. Du coup, il fallait maintenant compter sur la solidarité des autres villageois. Car l’information s’était diffusée à l’ensemble de la communauté et au-delà à une vitesse exponentielle que seuls les réseaux sociaux actuels peuvent égaler. Et pourtant, les téléphones cellulaires ne couraient pas les rues en ce temps-là, mais les gens se parlaient beaucoup. Le service de renseignement, pour rester dans l’univers militaire, galvanisé par l’entente et le dévouement à l’honneur du village, localisa Moan Ngoma au bout de quelques semaines. Nous apprîmes qu’il avait élu domicile au quartier Nkôm-Ayat — situé à 3 kilomètres environ de chez nous. En bon écumeur de temples de Bwiti, il avait trouvé un autre refuge où il profitait toujours des privilèges consubstantiels à son statut de virtuose de la cithare. Là-bas, il filait le parfait amour avec une veuve qui l’hébergeait, d’après ce qui se racontait. Corollairement à ce nouveau fait, mon père convoqua à nouveau ses deux neveux. Seulement, cette fois-ci il leur demanda de constituer une escouade de ce que l’on comptait comme braves garçons dans le but de mener une expédition punitive afin d’aller capturer Moan Ngoma. Ainsi, il saura, toute sa vie, qu’il s’était attaqué au mauvais village.  

À suivre

Publié dans Fiction

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article