Aby’amoh (Expédition punitive) Première partie

Publié le par Nguema Ndong

Aby’amoh (Expédition punitive)  Première partie

En 1997, un joueur de cithare nommé Moan Ngoma vivait depuis quelques semaines dans notre village. Il était l’invité de la veuve d’un des grands frères de mon père. On le choyait lors des veillées de Bwiti. Aucune femme ne l’y éconduisait, car sans lui, aucune cérémonie n’était possible. On lui prêtait d’ailleurs plusieurs conquêtes amoureuses dans leur cercle. L’attention particulière que lui donnaient ses sœurs et frères Bandzi (initiés au Bwiti) développait en lui des airs de suffisance. Cela nourrissait également son outrecuidance à étaler sa goujaterie vis-à-vis de toutes les femmes qu’il croissait sur son chemin. Des petites tapes aux fesses, en passant par des allusions suggestives, il déballait la panoplie complète du parfait libidineux enfant-roi. Il vivait en marge des règles de bonne conduite de notre communauté. Il se permettait de fumer le cannabis au vu et au su de tout le monde. Il ne s’interdisait rien. Les plaintes contre lui ne cessaient d’augmenter. D’ailleurs, une de mes grand-mères le suspectait pour le vol de son sac d’arachides. Malheureusement, le respect que l’on vouait à son hôtesse annihilait toutes velléités vindicatives. Il ne se contrôlait plus, l’ivresse de son succès semblait l’éloigner de la réalité. Il n’était pas de Mbwéma. Mais ce que le bon monsieur ne savait pas, c’est dans un village que l’on soit autochtone, allochtone, voire allogène, le respect des règles et des lois est une vertu cardinale quand on aspire à vivre en harmonie avec le reste de la communauté. Moan Ngoma n’avait pas compris que sa principauté s’arrêtait à la porte de leur temple. Il croyait sûrement que l’ensemble de la population lui devait de la révérence par conséquent, il se plaçait au-dessus des règles de bienséance. Sa désinvolture lui enfantait des inimitiés dans tout le village. Beaucoup n’attendaient qu’un signal pour le passer à tabac voire de le bannir de chez nous.

À cette époque, une dame, nommée Adê, assistait notre mère dans les tâches de ménagères et elle l’accompagnait souvent au champ. Elle résidait non loin de chez nous avec son mari, Esteban, un abatteur qui avait pignon sur rue dans notre village et le frère de ce dernier, Ename. Elle avait deux enfants, un garçon et une fille, en bas âge, qui n’allaient pas encore à l’école. Dans les années 1990, tout le monde n’envoyait pas son enfant à la maternelle. Ne pouvant les laisser tous seuls, elle venait travailler avec eux et cela a permis le développement d’un attachement affectif entre sa progéniture et ma fratrie. Toutes les années qu’elle avait déjà passées au service de mes parents nous conduisirent à la considérer plus comme une parente qu’une simple employée de maison. Sa relation avec ses employeurs était plutôt horizontale que verticale. Ni ma mère ni mon père ne la tyrannisaient. Ils lui montraient les égards dus à un membre de la famille. Nous étions tous contents de la voir arriver chaque matin. Lorsque nous n’allions pas à l’école, elle nous racontait les histoires de son lointain village et de son pays, car Adê était d’origine équato-guinéenne. Le mythe de Macias Nguema, leur premier président, était encore prégnant. On voulait tellement savoir sur cet homme qui fascinait et horrifiait tout le monde. C’était une espèce d’orgue et les enfants aiment ce genre d’aventures. Nous ne manquions pas une occasion de l’interroger sur la question. Et Adê savait satisfaire notre curiosité, car elle était loquace en la matière.   

Un jour, nous étions en saison des pluies, Adê était au champ avec notre mère. Il faut dire que ces plantations sont très éloignées de notre village. À défaut de prendre un sentier et de marcher pendant de longues heures, les femmes étaient obligées d’emprunter des taxis. C’est donc au fin fond de cette forêt qu’Adê accompagnée de ma mère et d’autres femmes allèrent ce jour-là pour arracher les mauvaises herbes dans les champs. Puis, lorsque la journée de travail s’approcha du crépuscule, Adê se sépara momentanément du groupe afin d’aller chercher des feuilles pour empaqueter le manioc en rentrant chez elle le soir. Elle ne s’éloigna pas trop des plantations. Elle se rendit juste à la lisière de la forêt non du ruisseau où elles trempaient souvent le manioc. Ainsi, pendant qu’elle s’affairait à sa tâche, elle ressentit une présence dans son dos. En se retrouvant, surprise, elle vit Moan Ngoma debout, en tenant une énorme machette bien aiguisée. Il affichait un horrible rictus. Instinctivement, car elle l’avait reconnu et elle connaissait son passif, comme tout le monde, elle le salua. Sans lui répondre, il avança doucement en sa direction. Adê commença à s’inquiéter. Elle lui demanda s’il avait un problème particulier. Ce dernier, sans aller par le dos de la cuillère, lui dit qu’il ressentait l’envie de la posséder. Par ailleurs, si elle se hasardait à crier, il allait trancher le fil de ses jours à l’aide de l’arme blanche qui tenait dans ses mains. Elle se mit à penser à sa famille, à ses enfants et à tous ses autres êtres chers. Sa vie ne dépendait maintenant que du bon vouloir de ce rustre, se disait-elle. Bien que remplie d’effroi, Adê garda son calme. Elle sourit à Moan Ngoma et lui recommanda de s’adoucir, car elle ne trouvait aucune objection à sa proposition. Elle l’invita donc à venir l’étreindre. Content de constater qu’il n’aurait pas à user de force pour accomplir sa basse besogne, il affichait un large sourire et les yeux du prédateur sexuel scintillaient maintenant d’allégresse. Benoîtement, il avança pour embrasser Adê. En bonne guerrière d’Engong, lui envoya un violent coup de genou dans les génitoires. À croire qu’on l’empalait, il se mit à hurler comme si on l’écorchait vif. Il n’avait cure du risque d’ameuter du monde. Peu importe, la force physique d’un homme, une décharge bien placée à cet endroit, le neutralise. Profitant de l’état de faiblesse de son agresseur, Adê s’échappa, en appelant à l’aide, en direction des autres aux femmes. Celles-ci furent alertées par les cris et elles s’armèrent de leurs machettes pour porter secours à la victime. Quand elles arrivèrent à la hauteur Adê, elles la trouvèrent larmoyante. Aussi furieux qu’une meute de lionnes, le groupe chercha vainement Moan Ngoma pour lui régler son compte en bonne et due forme. Malheureusement, il avait pu trouver une dernière énergie pour prendre la poudre d’escampette.

À suivre

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