Expédition punitive (Abia moh) Troisième partie

Publié le par Nguema Ndong

Expédition punitive (Abia moh) Troisième partie

Le vendredi soir aux alentours de 20 heures, une bonne dizaine de ce que notre village comptait comme braves garçons envahissaient notre terrasse. Les deux neveux de mon père avaient donc constitué la fameuse escouade qui devait laver l’affront de Moane Ngoma. Aux jeunes gens de notre village, s’ajoutèrent le mari d’Adê et son frère. Cette nuit, ces aînés que je voyais quotidiennement avaient un air différent. On avait l’impression qu’ils avaient mis flamberge au vent et qu’ils allaient en guerre où ils pourraient laisser leur vie. On se serait cru dans une de ses épopées du Mvett au cours desquelles les immortels mènent des expéditions punitives à Okü. La détermination se lisait sur leur visage comme d’augustes et majestueux guerriers venus d’Engong. Même la peur aurait eu peur de les approcher. Ils avaient une humeur si martiale que la compagnie du Diable aurait été préférable à la leur. Aucun parmi eux n’affichait le moindre sourire. Les enterrements auraient peut-être eu plus de gaieté que cet instant. En nous, les plus jeunes, ils suscitaient la crainte et une certaine fierté. Cependant, nous savions pourquoi ils étaient là. La présence des deux meneurs suffisait à elle seule pour qu’on le comprenne. C’est donc tout naturellement que nous allâmes informer notre père de leur arrivée. Il sortit du salon où il semblait les attendre. Après un regard synoptique des troupes, il se tourna vers Minsta Mi Mbwéma et Primo Escobar afin de leur témoigner sa satisfaction quant aux choix des éléments constitutifs dudit bataillon. Il se retira à nouveau dans la maison d’où il ressortit quelques secondes après avec les clés de son véhicule. Puis tout ce beau monde embarqua en direction de Nkôm-Ayat où le signalement de l’indélicat joueur de cithare avait été donné. Nous regardâmes disparaître la voiture dans la pénombre tout en espérant les voir revenir avec le captif. Car il ne nous était pas permis d’imaginer un seul instant que cette mission puisse se solder par un échec. Quel enfant oserait avoir une telle idée quand celui qu’il déifie participe à une action ?

Trois heures après, alors que nous les attendions avec impatience, nous reconnûmes au loin le vrombissement du véhicule de notre père. Nous sortîmes prestement de la cuisine afin d’accueillir nos héros du soir. Nous avions surtout envie de voir la tête de ce pervers de Moane Ngoma pris dans les rets de la puissance d’autres hommes. Nous lui en voulions tellement que nous souhaitions qu’il apparaisse avec un visage tuméfié, boursouflé et tout son corps couvert d’ecchymoses. Ainsi, quand la voiture se gara dans la concession à l’endroit habituel, plus personne ne tenait en place. Nous trépignions d’impatience. Puis nous vîmes tous les occupants de l’automobile descendre, un à un. Mais comble du désespoir, la principale attraction n’y était pas — aucune trace de l’indélicat joueur de cithare. Nous ne comprenions rien. Toutefois, nous remarquions l’absence de cinq personnes au groupe de départ à savoir : Esteban le mari d’Adê, Ename son beau-frère, Minsta Mi Mbwéma, Primo Escobar et Allogho Paterne, un autre neveu de mon père. Cependant, cela n’expliquait pas pourquoi celui qui avait engendré cette expédition punitive n’y était pas. Personne n’osait demander un compte rendu à mon père qui rentra d’ailleurs directement dans la maison. Mais nos interrogations ne tardèrent pas à trouver des réponses. Car quelques-uns des membres du bataillon se mirent à parler à la grande satisfaction de notre curiosité. Nous apprîmes de leur bouche, ce que notre père confirma par la suite à notre mère, qu’il n’avait pas trouvé le bien nommé Moane Ngoma à l’endroit indiqué. À ce qui semblait, quelqu’un l’aurait averti de leur opération. Car en arrivant sur les lieux, leur contact leur susurra que Moan Ngoma venait de quitter prestement la concession comme s’il avait tous les démons des enfers à ses trousses. Cette information souffla un vent de déception au sein du bataillon. Que s’est-il donc passé, s’interrogèrent-ils ? Mon père avait pourtant bien garé le véhicule à plus de 500 mètres du terrain d’action et l’endroit était plongé dans une obscurité effrayante. Ils avaient marché silencieusement comme des soldats qui comptent surprendre l’ennemi. Malheureusement, on les avait, sans doute, repérés. Or, chaque habitant de ladite cour avait eu vent de la mésaventure de Moane Ngoma à Mbwéma. Ce dernier vivait avec la crainte d’éventuelles représailles. Nul n’ignorait le courroux de ces gens. Au contraire, plus nombreux étaient ceux qui connaissaient la véhémence de leurs actions vindicatives lorsque l’on osait froisser leur honneur. Les histoires des raclées qu’ils auraient jadis infligées à d’impudents militaires avaient atteint les quartiers environnants. Ainsi, une sentinelle aurait donné l’alerte qui conduisit l’opération punitive menée par mon père à l’échec. Durant ce récit, ils nous expliquèrent, par ailleurs, la raison pour laquelle une partie de l’escouade était restée à Nkôm-Ayat.    

Avant qu’ils n’arrivent au village, alors qu’ils étaient encore à Nkôm-Ayat, en ayant constaté l’absence de celui qu’ils étaient venus capturer, mon père ordonna, néanmoins, à son bataillon de fouiller la concession. Bien qu’en rebroussant chemin, il ne se priva pas de dire son mécontentement à l’hôtesse du fugitif. Car qui abrite un délinquant se rend complice de ses actes. Ils embarquèrent dans le véhicule afin de s’éloigner du terrain d’action. Au bout de quelques minutes, en estimant qu’aucune sentinelle ne pouvait à nouveau les repérer, ils s’arrêtèrent pour débriefer la mission. C’est à ce moment que les éléments qui manquaient à l’appel proposèrent l’idée de mener une nouvelle attaque. Pour eux, il n’était pas question que la mission se soldât par un échec. Il en allait de l’honneur de notre village. Cette expédition n’avait pas seulement une vocation punitive. Elle portait également en elle un message dissuasif à l’endroit de tous les hurluberlus qui s’aventureraient à caresser une telle folle gamberge. Ils proposèrent alors d’opérer un repli stratégique. En bons chasseurs, ils savaient que l’animal n’allait jamais loin de son lieu d’habitation quand on le surprenait. Par conséquent, Moane Ngoma allait revenir sur ses pas tôt ou tard. Ils avaient la certitude qu’il se terrait dans les parages. Il se cachait dans la pénombre. Il les avait même vus arriver et repartir. Il n’avait pas eu le temps de préparer une véritable fuite. D’après les renseignements glandés çà et là, il ne connaissait pas beaucoup de monde à Oyem. Il venait d’y aménager. Il provenait d’une ville voisine où il avait passé le plus clair de sa vie. Ainsi, il fallait lui donner l’impression qu’ils abandonnaient la mission. Conséquemment à cela, il pourra revenir à son domicile d’où ils allaient le cueillir comme un fruit mûr. Il suffisait d’être patient. Or, ils étaient conscients que Moane Ngoma n’était pas né de la dernière pluie. Il venait de déjouer leur premier stratagème, le second devait être préparé avec maestria. Pour ce faire, il fallait limiter le nombre des éléments constitutifs du commando afin d’éviter la précédente mésaventure. Nombreux on est plus fort, mais peu, on est plus discret. Alors, mon père qui était déjà affaibli par la maladie, à cette époque, prit la tête du groupe qui devait revenir au village. Certains, à peine descendirent-ils du véhicule qu’ils coururent se changer. Car nous étions vendredi. À Oyem, nous vivions à l’ère du règne d’Oba Night-Club et nul ne voulait manquer à l’appel. Quant aux cinq hardis guerriers restés au front, ils portaient la responsabilité de capturer Moane Ngoma et de ramener au village ligoté, voire bâillonné, comme l’animal féroce dont il avait décidé d’adopter le comportement.

À suivre…

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