Eyola Mbôm (le nom de la bru)

Publié le par Nguema Ndong

Tony Menie ® 2018

Tony Menie ® 2018

« La femme, pour le fang, est porteuse de toutes les valeurs de la vie. Elle est mère et épouse. Son rôle spécifique est de transmettre à l’homme, son enfant, l’histoire de la communauté dont il est membre. »
Paul Mba Abessolo, Aux sources de la culture fan

La grande saison sèche tire petit à petit vers sa fin. D’habitude, les familles profitent de cette période pour célébrer les mariages, surtout les coutumiers. Malheureusement, cette année, la COVID-19 s’est invitée et beaucoup d’événements ont été sursis à des dates ultérieures. Avec toutes les mesures sanitaires actuelles qui impliquent la distanciation physique, il serait impossible que ces cérémonies qui unissent les familles puissent se tenir en respectant l’idéal qu’elles portent. Car le mariage à la coutume, pour ne prendre que cet exemple, demeure avant tout une affaire de famille. Envisager son huis clos, cela n’appartient pas à l’ordre du possible. Pareillement, aucun homme ne peut se présenter dans le village d’autrui sans l’assistance de ses proches au risque d’attirer la suspicion de son beau-père. Il se demanderait alors comment une personne qui s’éloigne des siens pourrait bâtir quelque chose de fédérateur. Selon la coutume fang, un père confie sa fille à nouvelle famille. Par conséquent, lorsque la bru arrive dans un village, elle appartient à l’ensemble de la communauté même si elle ne partage la couche qu’avec un seul homme, son mari. Cependant, tout le village lui voue une attention particulière et cela se manifeste par une pratique passée de mode qui tend à disparaître que l’on nomme « eyola mbôm ». Je pourrai traduire cette expression en français par « le nom de la bru ».

En effet, le mariage symbolise l’adoption et l’intégration de femme au sein de son nouveau village. En partant du principe selon lequel, chez les fangs, l’enfant doit toujours porter un nom dans chacun des villages où il a une parentèle. Cela explique le fait que ce dernier ait un patronyme donné par son père et un autre que lui vient de sa mère (eyola be nyandôm ou le patronyme des oncles). Il sera donc désigné en fonction du village dans lequel il se trouve. Quant au cas de la bru, généralement, cette tâche incombe à la belle-mère qui va l’accueillir puis parachever l’éducation qu’avait entamée sa génitrice. Toutefois, cela n’est pas l’apanage de la belle-mère comme semble le signifier l’usage habituel. Cependant, tous les parents du mari peuvent donner un nom à leur belle-fille ou belle-sœur y compris l’époux lui-même. À titre d’exemple, une de mes grand-mères portait le nom d’une des nièces de son mari, Ollomo Engouang. En signe d’amour pour celle qu’il venait de prendre pour femme, mon aïeul en fit l’homonyme d’une personne qui occupait une place importante dans son cœur.

Cette pratique qui tend à disparaître est un de marqueur voire un élément de mesure de l’amour que l’on voue à une femme dans sa nouvelle famille. Ainsi, grâce au nom qu’on lui donne, on peut se faire une idée de la façon dont on la perçoit ou du sentiment qu’elle suscite. On rencontrera un nom tel que M’ayem Dzam (on ne sait jamais) qui dénote une sorte d’apriori lestée de scepticisme. Une de mes mères avait ce nom. En effet, lorsqu’elle arriva en mariage, elle avait déjà dépassé l’âge moyen des brus. Pour ma grand-mère qui la renomma ainsi, elle avait un de doute sur les capacités de cette dernière à pouvoir procréer. Dans le même élan, il y a Za Anté Dzam (qui commettra la première bévue). Par contre, c’est une de mes bisaïeules qui décida d’appeler sa belle-fille par ce nom afin de lui garantir toute sa bonne foi et une cohabitation harmonieuse jusqu’à ce qu’un impair les brouille. Ce patronyme renvoyait à une sorte de questionnement sur l’identité de celle qui portera les habits du responsable de leur mécontentement mutuel.

Ce nouveau nom permet également de faire passer des messages ou même de raconter l’histoire d’un mariage. Ma mère que sa belle-sœur appelait Mindê (la maîtresse de la maison) à son arrivée à Mbwéma (mon village) fut renommée par sa belle-mère, Esseign E Ne Mbeng (le travail procure le bonheur). Car mon père avait pu la doter grâce au salaire qu’il percevait de son emploi. Quant à une autre de mes grands-mères, Mfulu Zem était son nom de bru. Son mari, mon grand-père, vint chercher fortune dans les chantiers forestiers de l’Estuaire du Gabon dans les années 1930 en compagnie de deux de ses frères. Malheureusement, l’un d’entre eux mourut. À son retour à Oyem, il allait prendre pour épouse Zang Bibang au village Abenelang. En souvenir de son péribole financier, sa bien-aimée fut baptisée au nom du lieu où il trouva le pécule qui constitua l’essentiel de la dot. Ces deux exemples nous emmènent à connaître l’origine des fonds qui ont permis ces unions.

Le nom de la bru est également une façon de tresser des couronnes à la nouvelle épouse. Cela peut porter sur son idiosyncrasie ou sur ses qualités intellectuelles et physiques. À Oyem, le cas le plus connu est celui d’Akoakam. Originaire de Mbwéma et de la tribu Odzip, elle alla en mariage à Mendoung chez les Nkodjeign. Arrivée dans ce village, sa belle-mère décela en elle des atouts peu communs à toutes les femmes. Elle disait d’elle qu’elle était forte comme un roc et inaccessible comme un gouffre d’où le nom Akoamkam. L’histoire lui donnera raison. Quelques années après, quand les expéditeurs allemands installèrent un poste dans la localité, elle devint alors l’un de leurs principaux fournisseurs de produits du terroir. La notoriété de la fille Odzip prit tellement de l’ampleur que l’on dut débaptiser Medoung pour lui donner le nom d’Akoakam que nous connaissons aujourd’hui.   

Ce nom permet aussi de louer la beauté d’une femme. Pour cela, on a des noms comme Assu Mbeng (le beau visage) que portait une de mes regrettées belles-sœurs ou Mi M’abebe (les yeux contemplent). Le dernier est très intéressant dans sa construction. On y perçoit un pléonasme non innocent qui vient en quelque sorte amplifier la chose, lui donner plus de résonnance. Il met en évidence le côté extraordinaire de la beauté de la belle-fille et il signifie le fait que beaucoup la regardent longuement avec délectation. Par conséquent, elle est digne d’envie. N’oublions pas que chez la femme et l’homme fang, magnifier ou lyriser ce qui est à soi ne pose de problème à personne. 

La soumission aux oukases des paradigmes occidentaux a créé une sorte de charivari dans nos têtes qui défait petit à petit les liens qui nous ligaturaient à nos coutumes. Aujourd’hui, nous percevons certaines comme des archaïsmes qui nous renvoient à un passé dont on voudrait se séparer. Mais cela constitue une erreur de jugement, car nul ne peut prétendre briller quand il renonce à sa propre identité. Toutes ces particularités que nous ont léguées nos aïeuls et que nous vomissons actuellement sont des richesses que nous regretterons demain. Le mariage donnait par exemple licence à tous les parents de l’homme de renommer la bru et cela consolidait la solidarité du groupe. C’est d’ailleurs une des raisons pour laquelle on ne permet pas à un homme de venir tout seul prendre son épouse dans sa famille, peu importe la circonstance. C’est également ce qui justifie la participation de toute la fratrie à la constitution de la dot. Car un homme n’épouse pas une femme pour lui, mais pour tout le village. Cette dernière apportera sa contribution au rayonnement du clan par ses actions au sein de la communauté et à la pérennisation de ce dernier grâce à sa progéniture.

À l’ère des identités évanescentes, la langue devient pour tout peuple « le pouvoir de regrouper les énergies autour d’une cause nationale qu’elle incarne mieux que tout autre élément de la culture », comme le dit Hagège. Ces valeurs de jadis qui se perdent ne pourront retrouver leur sacralité aux yeux de jeunes générations que si elles sont inculquées dans nos langues. Tant que le français est la langue d’éducation de nos enfants, nos coutumes ne seront perçues que comme de vils éléments d’un folklore désuet. Comment expliquer à des personnes nourries à d’autres valeurs que celles de ses ancêtres qu’elles deviendront les maris et femmes de tout un village ? Tout simplement en leur inculquant dès le berceau le substrat de nos coutumes. Dans le même élan, n’hésitons pas à donner des noms à nos brus, qu’importe les discours des féministes de la cinquième heure. Nos aïeuls avaient mûrement réfléchi lorsqu’ils ont mis en place toutes ces pratiques. Ne les gommons pas sous prétexte d’alignement au modernisme. Retournons vers ce qui a fait notre grandeur, célébrons nos identités et sortons les aliénés des nuits idéologiques de l’ensevelissement de soi sous le magma de valeurs d’autrui.  

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Andrée NZANG 06/11/2020 15:08

J'avoue avoir été transportée par le récit. c'est très intéressant tout ce que l'auteur a dit, et je suis d'accord avec lui sur le fait qu'il faille tout faire pour maintenir nos us et coutumes. Il faudrait pour cela que chacun puisse s'y identifier, puisse s'y retrouver, puisse comprendre le bien fondé des actions en rapports avec cette tradition, il faudrait se l'approprier. Et avec ce genre de texte, ce genre d'auteur, on comprend et on se retrouve; je comprend et je me retrouve.
Bonne continuation!

Nguema Ndong 06/11/2020 15:39

Andrée NZANG, je vous remercie pour votre commentaire. J'irai plus loin en disant que l'heure est grave. Nos us et coutumes sont dans une situation critique. Si nous ne faisons rien, d'ici deux décennies, nous ne serons que des personnes sans âmes.

NPI 22/08/2020 15:54

Que dire de plus?!  EFOUNTAME » ou rien!!