Le sacrifice de ma mère

Publié le par Nguema Ndong

Photo prise à Mimongo dans les années 1980

Photo prise à Mimongo dans les années 1980

« Peut-être qu’il ne faut pas juger le passé à l’aune des critères du présent, mais en nous taisant et en faisant la sourde oreille, c’est notre crime originel que nous perpétuons. »

Asli Erdoğan, Le silence même n’est plus à toi.

Depuis 2014, ma mère assure la fonction de cheffe de notre quartier, Mbwéma. Elle est la première femme à ce poste. Une de mes nièces l’assiste accessoirement comme secrétaire. Mais elles sont en perpétuel conflit, car ma mère se plaint toujours des fautes d’orthographe de sa petite-fille. Elle accorde beaucoup d’importance à la forme des correspondances qu’elle adresse à ses administrés. Elle vient d’une époque où le français était la langue du colon. Celle que l’on n’apprenait qu’à parler sur les bancs de l’école. Pour elle, la rigueur est de mise. Ses parents et anciens camarades de classe évoquent souvent ses années-écoles de façon dithyrambique. D’ailleurs, durant tout mon cycle primaire, c’est vers elle que je me retournais chaque fois que j’avais des complications avec mes devoirs de maison. Et pourtant, ma grande sœur, institutrice, vivait avec nous. Pour moi, ma mère était la femme la plus intelligente et la plus forte au monde. Elle m’expliquait avec maestria les problèmes de système métrique ; elle me donnait des cours de vocabulaire et de grammaire ; elle grimpait aux arbres ; elle avait toujours la plantation la plus énorme ; elle portait les paniers les plus lourds ; elle abattait ses propres champs ; elle ne baissait jamais les yeux devant un homme ; etc. Bien qu’elle ne s’en plaint jamais, mais ma mère n’avait jamais certainement rêvé durant son enfance de cette vie de femme au foyer. Car, elle avait le potentiel pour atteindre la cime.

Ntsame Nkoume Paulette est née le 18 février 1949, au village Anguia à une trentaine de kilomètres de la commune d’Oyem et à une dizaine de kilomètres de la frontière de la Guinée Équatoriale. Son père, Nkoume Sima de la tribu Yengü, est polygame. Quant à sa mère, Avomo Ndong, une Yebimveign du village Nfeign. Elle a déjà mis huit enfants au monde, mais seuls deux d’entre eux ont survécu. Un garçon et une fille. À cette époque, le taux de mortalité infantile en zone rurale est catastrophique. Après la naissance de ma mère, trois autres enfants verront le jour. Malheureusement, un trépassera. Au total, ma grand-mère aura accouché douze fois. Ce qui ne signifie rien par rapport aux vingt une maternités de Ntsame Sima, l’homonyme et la tante de ma mère. Le cas de cette dernière est plus délicat. Car un seul fruit de son hymen atteindra l’âge adulte. Ces deux cas illustrent bien l’idée que l’on se faisait de la femme à ce temps-là. Il n’y avait ni planning familial ni ligature des trompes. L’épouse avait l’obligation de donner la vie jusqu’à ce que vienne la ménopause voire la mort. D’ailleurs, les femmes infertiles étaient parfois marginalisées sinon répudiées.

À la naissance de ma mère, il n’y avait pas d’école dans son village. Cela contraignait les jeunes gens à parcourir de longues distances pour apprendre. L’établissement le plus proche se situait à Abam-Eba, à plusieurs Kilomètres d’Anguia. Du fait de cet éloignement, on retarda le début de la scolarité de ma mère. Ce n’est qu’en 1959, à l’âge de 10 ans, quand on ouvrit une école à Angia que l’on envoya ma mère et sa grande sœur sur les bancs de l’école. Car leur père avait compris l’utilité d’avoir des filles et des fils lettrés. Au bout du premier trimestre, on fit passer un test de lecture à tous les élèves du CP1. À la suite de cet examen, ma mère fut admise à continuer l’année au CP2 et elle réussit, par ailleurs, à passer au CE1. L’année académique d’après, 1960-1961, se solda par le passage au CE2. Malheureusement, l’école Catholique d’Anguia n’était pas dotée de cette classe. Mon grand-père devait donc envoyer ses enfants poursuivre leurs études en ville, c’est-à-dire à la mission catholique d’Angone. Nous sommes à une époque qui sacralise les liens de parenté. Le fait d’appartenir à un même clan ou à une même tribu fait de vous les membres d’une même famille. La solidarité et l’entraide étaient encore des valeurs cardinales de la société. Le prisme de la famille nucléaire n’avait pas cours. On appartenait à l’ensemble de la communauté et non à une poignée d’individus. Il fallait donc chercher des familles d’accueil.

En 1961, âgée de douze ans, ma mère quitte sa famille et son village pour s’installer à Oyem afin d’y poursuivre ses études à l’école Catholique d’Angone. Elle va élire domicile au quartier Akoakam chez un monsieur nommé Ndong Abessolo. Elle est liée à ce dernier par l’entremise de son épouse qui est du même village que ma grand-mère maternelle, Nfeign. Mais la cohabitation avec d’autres jeunes filles plus âgées venues pour des raisons similaires va s’avérer conflictuelle. Entre les brimades et les barrages, ses parents décident de l’envoyer dans un nouveau foyer. Cette fois-ci, elle atterrit à Angone chez Nzang Eyi. Quant à ce dernier, sa filiation avec Anguia remontait à sa grand-mère qui était originaire de ce village. Par ailleurs, la grande sœur de ma mère, Bindang mi Nkoume Marie-Christine, était déjà hébergée dans ce logis et l’école était également à proximité. Ce fait l’épargnait de la pénible longue marche matinale. Toutefois, il fallait souvent aller chercher des provisions durant les vacances scolaires. À cet effet, les deux filles de Nkoume Sima ralliaient leur village à pieds et le même sort les attendait à leur retour en ville. Et quand vint l’année académique 1962-1963, elles durent changer à nouveau d’établissement scolaire. On les transféra à l’école Saint-Éloi à Akoakam et elles demeuraient maintenant au quartier Monaco chez Simon Obiang qui était originaire d’Angia comme elles. Les deux années que dura cet exil académique en ville se soldèrent par des réussites. Ma mère sera admise au CM1 puis au CM2. Ce séjour urbain fut riche en événements tristes et parfois cocasses. Pour ma part, je préfère ne garder plutôt que des souvenirs drôles ici de ses récits. Tenez, je me rappelle particulièrement l’histoire du chien aux trois pattes qui a bercé mon enfance. Comment pourrai-je l’oublier ? Elle nous nous a souventefois raconté cette mésaventure que toutes générations de notre famille la connaissent par cœur.  

En effet, un jour, alors qu’elles cherchaient du manioc non loin du marché, en compagnie de quatre de cousines qui étaient aussi venues apprendre en ville, elles tombèrent nez à nez devant ce chien doté de trois pattes que l’on appelait Ofomô. Ce dernier trainait la sale réputation d’une rare férocité qui l’amenait à mordre les passants. Quand les cinq jeunes filles virent le canidé afficher un air menaçant, les crocs dehors, le regard d’un rouge qui rappelait le sang, la bave s’échappant de sa gueule, elles prirent leurs jambes à leur cou. L’instant était critique. La décence et surtout l’instinct de survie leur commandait de fuir afin de se protéger de ce molosse. Ainsi, dans leur folle course, sans prendre la peine de se retourner dans le dessein de vérifier si elles avaient toujours la grosse bête à leurs trousses, elles s’introduisirent par la fenêtre dans le salon d’une famille attablée pour le déjeuner. Sans dire mot, ma mère et une de ses compagnes d’infortune entrèrent promptement au magasin et elles se cachèrent dans des paniers. Quant aux trois autres, elles pénétrèrent dans une chambre et se tinrent debout sur le lit. Les occupants de la maison médusés par cette intrusion n’y comprenaient rien, même s’ils avaient une vague idée de ce qui pouvait susciter une telle hystérie chez de jeunes gens. L’homme de maison s’avança vers la porte fermée puis il l’ouvrit. Grand fut son étonnement lorsqu’il constata que parmi ce trio de jeunes filles qui était entré dans la chambre, un visage lui était familier. L’ironie du sort. Ce monsieur avait maintes fois demandé la main de cette jeune demoiselle à ses parents, sans succès. Car la nubile avait éconduit son soupirant avec véhémence refusant que l’on ose aborder le sujet en sa présence. Face à la cocasserie de la situation, ledit homme taquina donc sa bien-aimée en lui disant : « Ah ! Enfin, tu te décides à m’épouser. Non seulement tu es venue de toi-même, mais en plus tu te tiens debout sur notre futur lit conjugal ». Il se trouvait que les filles étaient dans la chambre à coucher de ce monsieur.

Quand arriva l’année académique 1963-1964, on annonça que l’école catholique d’Anguia avait enfin toutes les classes. Par conséquent, les enfants qui étaient partis devaient à présent regagner leur village. Malheureusement, ce sera le premier insuccès scolaire de ma mère. Elle échoua successivement au Certificat d’Etudes Primaires (C.E.P.) et au Concours d’entrée en sixième. L’année suivante, 1964-1965, cette fois-ci, elle réussit avec brio à ce concours et à cet examen. Elle devint une fierté pour le village. Tout le monde la traitait maintenant avec correction. C’était la deuxième fille, après sa grande sœur Mfono Essono Micheline, à être admise au C.E.P. La tête de ma mère vit arriver plein de rêves. Elle attendait maintenant avec impatience son intégration au sein du Collège d’Enseignement Secondaire d’Angone. Pour avoir déjà vécu en ville, elle ne craignait rien. Elle était prête à l’affronter, qu’importe l’endroit où elle devrait résider. Elle voulait seulement poursuivre ses études. Cependant, un de ses grands frères, Metoulou me Nkoume, était encore célibataire. Cela risquait de susciter des railleries. Il lui fallait trouver une épouse. Mais son père avait déjà emprunté des dots pour marier un autre de ses fils. Par conséquent, il fallait donner une de ses filles en mariage. À cette époque, Metoulou me Nkoume était très proche d’un cousin de leur village, neveu également de la tribu Yebimveign, le bien nommé Sima Mezui alias Nko Nfa. Ce dernier avait un ami contrôleur d’élevage originaire de Mbwéma, Ndong Endoumou, qui voulait aussi sortir du célibat. Sima Mezui servit alors d’intermédiaire entre les deux familles. Par conséquent, mû par un cœur d’airain, Nkoume Sima décida que ce sera ma mère qu’il donnera en mariage. Cette décision fit l’holocauste des ambitions et des rêves de ma mère. Malgré les garanties de mon père à aller l’inscrire à l’école Béthanie (devenue C.E.S. de Mfoul), bon nombre de voix s’élevèrent dans le village afin de s’opposer à ce choix. Beaucoup y voyaient un échec après tous les efforts consentis pour arriver à ce résultat. Je rappelle que nous sommes en 1965, en zone rurale. Le taux de scolarité des jeunes filles, d’alors, est des plus bas. Sans tenir compte des multiples récris, telle une citadelle inexpugnable, la décision de mon grand-père ne changea point. En s’arcboutant sur ses principes, il sacrifia les rêves de ma mère sur l’autel de l’honneur de ses deux fils.

Neuf mois après son arrivée à Mbwéma, ma mère eut la première de ses dix maternités. À la différence de sa tante et de sa mère, aucun de ses enfants ne mourut. Cependant, elle ne fut plus jamais scolarisée. Quand on proposa à mon père de trouver un emploi à son épouse (infirmière et même monitrice principale), il s’opposa avec vigueur. Il argumentait doctement qu’une femme n’avait pas vocation à travailler et c’est un principe que lui avaient enseigné ses pères. Mais lorsqu’arriva l’heure de la retraite, face aux charges rébarbatives inhérentes à une famille pléthorique, il confessa son erreur de jugement à ma mère. Mais plus de cinquante-cinq ans plus tard, cette dernière épanche encore sa bile quand on lui évoque ce souvenir douloureux. Sa vie n’a pas été misérable. Ce ne fut pas non plus un conte de fées. Néanmoins, elle mène une vie digne d’envie à certains égards. Elle eut beaucoup d’enfants, de petits enfants ; son mari lui a toujours trouvé du personnel de maison pour alléger ses tâches ménagères, voire champêtres, et en mourant, il lui a laissé un confort matériel. Mais ce que regrette le plus ma mère et qui l’attriste encore aujourd’hui, c’est le fait de ne pas avoir pu profiter pleinement des fruits de ses études et de tous ses sacrifices. Toutes ces longues marches pour rejoindre l’école. Ces nuits blanches à étudier au clair de lune. Cet exil de deux années académiques dans les maisons d’autrui. Ces innombrables brimades, ces coups de chicottes et tous les autres efforts qu’elle a consentis pour réussir où beaucoup avaient échoué. On a quasiment gommé tout cela par une décision, par une simple phrase : « Ntsame doit aller en mariage ».  

L’histoire de ma mère n’est pas singulière. C’est celle de ta mère, de ta sœur, de ta grand-mère, de plusieurs femmes qui voient leur avenir hypothéqué au profit de celui d’un frère ou même de celui de leur propre père. Malheureusement, cet état des faits reste prégnant dans notre société, même si d’aucuns croient que cela est antédiluvien. On éteint des étoiles par ces pratiques. On envoie des ambitions ad patres. Comme les hommes, les femmes aussi ont le droit de décider de quoi sera fait leur avenir. Qu’est-ce qui nous dit que ma mère n’aurait pas pu devenir médecine, avocate, haute fonctionnaire, voire une physicienne ? Nul ne le saura. Cependant, elle a eu plein d’enfants. Elle a pu nous donner l’amour maternel. Elle nous a poussés dans nos études. Elle a été élue à la chefferie du quartier d’un ancien village où elle est venue en mariage. Elle a réussi se reconstruire sur les cendres de ses rêves. Elle n’a pas subi son existence, elle a matérialisé cette pensée de Jean-Paul Sartre qui dit : « L’importance n’est pas ce qu’on fait de nous, mais ce que nous faisons nous-mêmes de ce qu’on a fait de nous ». Quant à nous, ses enfants, chacune de nos victoires, nous les lui dédions, car son sacrifice ne devrait jamais être vain.

 

Publié dans Hommage

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ANIMALERIE EYDENN 08/01/2021 20:41

Merci au top. Vous étes bienvenu sur mon blog.