Ondo Bitome : mon beau-père

Publié le par Nguema Ndong

Ondo Bitome : mon beau-père

La première fois que j’ai rencontré mon beau-père, j’ai eu l’impression de passer un entretien avec Lucifer. Mon cœur battait tellement la chamade que je croyais que les gens autour de moi l’entendaient. Je flageolais comme un condamné qui marche vers la potence. On m’avait dit un si grand mal de ce monsieur que la peur avait même peur de m’accompagner chez lui. Ceux qui le connaissaient le décrivaient comme un être doté d’une sévérité de cerbère, un individu aussi irréfragable qu’un gourou. Nul ne s’approchait de son domicile. Quand on s’y aventurait, il fallait avoir une raison valable. À défaut, on était systématiquement rabroué, voire rudoyé. Sa maison était remplie de demoiselles graciles et plantureuses. Elles étaient aussi jolies qu’une tribu de houris échappées de je ne sais quel paradis. Mais aucun garçon des alentours n’avait le courage de leur lancer une simple œillade. Personne ne voulait avoir affaire à Ondo Bitome. C’est ainsi que s’appelait cet homme massif d’environ 2 m et de plus de cent kilogrammes. À côté de lui, je passais pour un freluquet. On lui prêtait un glorieux passé de karatéka. D’ailleurs, il se vantait d’avoir gardé de très beaux restes. Il se plaisait à raconter ses exploits sur le tatami et ses nombreuses bagarres du lycée puis à l’université. C’est la raison pour laquelle les gens de sa génération l’appelaient Ondo Mebimane (Ondo le bagarreur). Et lorsqu’il vous relatait un de ses innombrables pugilats, il tenait toujours à illustrer ses prises en se servant de vous comme cobaye. Pour une simple démonstration, la douleur était si intense que vous la ressentiez durant quelques semaines. Un jour, sa fille qui est ma compagne m’a raconté qu’il avait poursuivi, armé de ses poings, son gendre dans tout le quartier. Ce dernier avait eu la mauvaise idée de faire un enfant dans le dos de l’aînée des enfants d’Ondo Bitome. D’après quelques langues indiscrètes, la vie du jeune impudent a été sauvée par le taxi dans lequel il avait embarqué en catastrophe.  

Lorsque je suis arrivé chez lui la première fois, je ne me sentais pas à l’aise. J’avais observé une distance de sécurité d’au moins deux mètres entre nous. Je voulais anticiper tout mouvement qui me semblait dangereux. Ce jour, il m’avait sermonné pendant de longues heures. Je n’avais jamais connu une telle peur de toute ma vie. Non seulement sa stature forçait le respect, mais un bâton était également posé à côté de lui. Je ne pourrais pas vous dire à quoi il lui servait. En tous les cas, l’instant était délicat et intimidant. Nolens volens, je buvais néanmoins ses menaces sans le moindre signe de désapprobation. Comme tous les pères, Ondo Mebimane me prohiba de lever la main sur sa fille au risque de me régler mon compte. Au demeurant, il mentionna qu’il était capable de trancher le fil des jours de l’insolent qui osera le faire. Par la suite, il dévida une litanie de mises en garde. Mais ce qui lui tenait vraiment à cœur, c’était l’infidélité. Il insista dessus en m’interdisant formellement d’aller voir si l’herbe était plus verte ailleurs. Il me raconta comment toute sa famille avait subi les conséquences des incessants adultères de son père. Toute sa vie, il a cherché à évoluer en marge de l’infidélité systémique qui règne dans nos sociétés. Certains hommes, dans le dessein de prouver leur virilité au monde qui les entoure, trompent systématiquement leur épouse en ayant de nombreuses aventures. Il me confia qu’à plus de trois décennies de vie commune avec sa bien-aimée, il n’a jamais connu une autre femme. Et pour lui, tous les hommes devaient suivre ce chemin. Il me promit tous les maux de la terre si jamais par effronterie, je contrevenais à ses recommandations. Je lui garantis toute ma bonne foi, car l’amour que je vouais à sa fille me contraignait à ne regarder qu’elle. « Je l’espère bien », me répondit-il.

Plusieurs mois après ce coup de pression, alors que je traînais sur Facebook en pleine nuit, je vis une ancienne amie érotique que j’avais perdue de vue. Cela faisait déjà plus d’un lustre que nous n’avions plus eu le moindre contact physique. Nous n’avions aucun différend. Il se trouvait que pour des raisons professionnelles, elle avait dû quitter le pays pour un stage de quatre ans à l’extérieur. Durant la première année, nous communiquons en permanence, car l’éloignement rapproche souvent les gens. Mais au cours de la seconde, elle se mit en couple avec un compatriote qu’elle avait rencontré sur place. Nos échanges devinrent rares jusqu’à ce qu’ils s’arrêtassent complètement. Quand elle revint au Gabon, je ne le sus point. En l’apercevant connectée tardivement ce soir-là, je pris la liberté de lui écrire afin d’avoir de ses nouvelles. D’un message à un autre, nous avions atterri sur Whatsapp. Le clavardage laissa la place à un appel audio qui se termina en appel vidéo. À 3 h du matin, les idées libidineuses ne sont jamais loin surtout lorsque l’on parle d’agréables souvenirs. Je préfère ne pas rentrer dans les détails, vu que l’objet de notre conversation peut être classé x. Ces différentes évocations des survivances de notre aventure nous conduisirent à nous donner rendez-vous le lendemain afin de continuer notre discussion de vive voix et de visu. Nous voulions solemniser nos retrouvailles. Porté par mes sens, je faisais maintenant litière des mises en garde de mon beau-père. À cette époque, mon couple avait du plomb dans l’aile. Des envies d’ailleurs me persécutaient. Rien et personne ne pouvait plus me ramer à la raison. Je me disais que le changement pouvait me permettre de voir clair dans la situation que je traversais avec ma compagne. J’envoyai donc paître mon beau-père et ses menaces vers d’autres pâturages.

Le lendemain, j’étais au lieu du rendez-vous avec quelques minutes d’avance. Je n’avais rien négligé. Je portais mes plus beaux vêtements tout en respectant la trilogie des couleurs (achevées et inachevées). Quand on a grandi à Nkoum Ekiegn (Oyem), on ne s’amuse pas avec le textile. À mes pieds, j’avais des chaussures toutes neuves que j’avais mises de côté pour un événement particulier. Avant d’arriver, j’avais même fait un tour chez le coiffeur. Je brillais de mille feux et je marchais comme un matamore. Je voulais sortir le grand jeu. D’ailleurs, en guise de cadeau, j’avais acheté un roman pour elle, car je connais son amour de la littérature. Soudain, mon ancienne amie érotique apparut devant moi. Sa beauté me laissa coi pendant un court instant. Elle avait l’allure d’une créature céleste — s’il en existe. Quand je l’avais connue, elle avait déjà des armes de séduction massive. Mais sa nouvelle apparence semblait provenir d’une métamorphose digne d’un miracle de l’ordre de la transsubstantiation christique. Et lorsqu’elle me dit d’une sotto voce « bonjour », mon corps entier fut pris de spasmes à un tel point que je ne puis lui répondre instantanément. Petit à petit, je repris mes esprits et nous discutâmes de tout et de rien jusqu’à ce que je l’invite à poursuivre notre échange dans un motel — faire un repos, comme on le dit dans le jargon. Ni elle ni moi, nous n’étions plus en mesure d’aller à nos domiciles. Nos différents engagements nous l’interdisaient. Cet endroit était le seul à pouvoir nous permettre de concrétiser ce qui nous avions en tête. À ce moment, je pensais à tout, sauf la violence des coups de poing de mon beau-père, si jamais il me trouvait là en compagnie de cette sylphide.  

Le motel n’était pas très loin de la terrasse à laquelle nous étions assis. Nous marchâmes pendant deux ou trois minutes. On évitait de se ternir la main, bien que j’en mourusse d’envie. Pour le bien de nos unions respectives, la discrétion s’imposait à nous. Mais en ouvrant la porte d’entrée de l’établissement, je vis un couple devant moi qui s’apprêtait à sortir. J’avais l’impression d’être dans un rêve. Je n’en revenais pas. Mon étonnement était si grand que j’en devins figé comme une statue. J’aurais tout imaginé, mais jamais le spectacle auquel j’assistais. Car je connaissais bien les deux personnes que j’avais en face de moi. Il s’agissait d’une amie d’enfance de ma compagne. Elles avaient grandi dans le même quartier et elles se considéraient comme des sœurs. Que je la croise dans un motel, cela ne me semblait pas étrange. Elle était célibataire et elle menait sa vie comme bon lui semblait. Mais ce qui me paraissait plus cocasse dans cette affaire, c’est l’identité de l’homme qui l’accompagnait. Qui l’aurait cru ? Mon beau-père, celui qui a promis de me rosser en cas d’aventure extraconjugale. Ce monsieur qui s’est présenté à moi comme un parangon de fidélité, le voici qui sortait d’un motel en compagnie de l’une des proches de sa propre fille. Oui, c’était bien lui. Et dès que les deux tourtereaux me reconnurent, interloqués, ils sursautèrent. La jeune dame n’eut pas le courage de me regarder. Quant à mon beau-père, il esquissa un rictus embarrassant. D’ailleurs, c’était la première fois que j’avais droit à une expression faciale solaire de sa part. Quand il arriva à ma hauteur, je mentirais en affirmant que la quiétude m’habitait. Je n’avais aucune idée de son éventuelle réaction. Ce monsieur m’intimidait tellement. Ses nombreuses menaces résonnaient encore dans ma tête. Curieusement, sans me jeter le moindre regard, par contre, en dévisageant mon amie, il se contenta de me dire : « tu connais de beaux endroits et de belles personnes ». Il poursuivit sa route sans se retourner.  

Publié dans Fiction

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