Lettre ouverte à mon ami (policier, gendarme et militaire)

Publié le par Nguema Ndong

Lettre ouverte à mon ami (policier, gendarme et militaire)

Cher ami, excuse-moi si je ne te dis pas bonjour. Tu conviens avec moi que les jours ne sont plus bons depuis bientôt un an. Je ne t’apprends rien, tu investis la route quotidiennement et je pense que tu détiens un compte Facebook. En plus, on te cite parmi ceux qui rendent la situation encore un peu plus invivable. Tu essuies actuellement tant d’injures voire des imprécations. Accepte également que je te tutoie. D’ailleurs, depuis que la pandémie de la Covid 19 sévit, tu as perdu l’habitude de vouvoyer qui que ce soit. Tu affiches une morgue que je ne te connaissais pas. À tes yeux, nous les civils, nous ne sommes devenus que de sous citoyens que tu humilies à ta guise. Est-ce que la notion de respect des droits individuels a encore du sens pour toi ? Je doute fort. Alors, cette familiarité que je m’autorise ne te pose aucun problème, je l’espère. Bref, je ne t’écris pas, aujourd’hui, dans le dessein de te donner un cours de morale. Je crois savoir que c’est au programme du CP, sauf si tu as commencé ta scolarité au CE1. Cependant, je m’adresse à toi pour t’interpeller, parce que je n’arrive plus à te comprendre. Toi et moi, nous sommes victimes d’un système qui nous avilit, mais tu décides de le servir pour m’enfoncer. Tu répètes à qui veut l’entendre que c’est professionnel, comme pour dire que ton humanité n’a plus de sens.

Mon cher ami, je ne comprends pas comment tu arrives à trouver le sommeil quand tu rentres chez toi après avoir humilié des pères et des mères de famille toute la journée. Des gens qui vivent dans la même précarité que la tienne. Aucun jour ne passe sans que l’on ne signale un abus de ta part. Les coups de poing, de matraques, de crosses, de Rangers, etc. Depuis que ton chef suprême et tes ministres t’ont envoyé contrôler le respect de l’obligation de porter les masques, tu as fait le choix de la violence au détriment de la sensibilisation. Quand tu n’arrives pas à détrousser les contrevenants aux injonctions du gouvernement, tu les humilies. Soit, tu leur demandes de s’asseoir à même le sol, soit tu les obliges à faire les pompes. Parfois, tu les roues de coups. Combien de vidéos n’a-t-on pas vues circuler sur les réseaux sociaux ? Tu ne crains rien. En plus, tes supérieurs hiérarchiques louent ton professionnalisme. Pourquoi se plaindre si celui qui te commande apprécie ton travail ? D’ailleurs, te souviens-tu de notre altercation d’il y a quelques mois. Je rentrais prestement à la maison, il était 21 h 45, la rue était déserte. L’heure du couvre-feu, 22 h, arrivait à grands pas. C’est à ce moment que tu m’as interpellé parce que je ne portais pas mon masque. Tu m’as demandé de chanter l’hymne national, chose que j’ai vigoureusement refusée. En te sentant vexé par mon attitude, tu m’as commandé de m’asseoir à même le sol, ce fut à nouveau un autre refus. Je t’ai demandé de me verbaliser au lieu de tenter de m’humilier, car le non-respect de la loi ne me privait pas de mes droits fondamentaux. Dans ta grande intelligence, tu as jugé ma réaction hautaine. « Il fait le Gabonais », as-tu dit. Nous nous sommes pris le bec jusqu’à ce que tu brandisses le recours à la violence physique. C’est ainsi que je voulus savoir ce qui te donnait ce droit. Incapable de me répondre, tu es devenu plus conciliant lorsque je t’ai cité le premier article de la constitution du Gabon. En fait, tu n’en avais que faire. Si tu étais de mauvais poil, ma soirée aurait connu une autre issue. Sur le chemin de la maison, je me mis à rire aux éclats. Les gens que je croisais ne manquaient pas de me témoigner leur étonnement en me jetant des coups d’œil assez béants. Je me disais au fond de moi, dans d’autres circonstances, un gringalet comme toi n’aurait même pas eu le courage de me regarder en face.

Oui, mon cher ami, votre uniforme vous donne des ailes. Dès que tu l’arbores, tu te prends pour un superhéros. Je te comprends. Dans ta quotidienneté, on te perçoit comme un moins que rien, une sous-merde, un alevin dans un océan de requins, un faire-valoir, un factotum, l’abruti de servi, le laquais, l’homme à tout-faire, etc. En somme, personne n’a de la considération pour toi. Tu n’existes pas. Tu n’es que la chose du pouvoir en place. Et tu n’ignores pas ce mépris que l’ensemble de la société te voue. Comme par enchantement, la conjoncture t’a donné un semblant d’importance alors tu en abuses en rudoyant de pauvres innocents. La dernière fois, on t’a envoyé soi-disant pour faire du maintien de l’ordre, mais tu as tiré à balles réelles sur des personnes qui organisaient un concert de casseroles. Ces populations voulaient par cet acte dénoncer les mesures iniques du gouvernement qui sont une source de paupérisation pour bien d’entre eux. D’ailleurs, je ne t’apprends rien, tu connais bien ces gens et tu n’ignores rien de leur situation. Beaucoup ont le même vécu que tes proches. Pendant que nous sommes, je te rappelle que ta tante n’arrive plus à payer l’école de tes cousins depuis que son bar est fermé. Ton oncle quant à lui, il se retrouve à vouloir vendre son fonds de commerce. Son motel n’est plus fonctionnel depuis des mois. Ton neveu m’a expliqué qu’il n’ira plus en cours. Le ministre de l’Intérieur estime que la vente de friperie est un vecteur de propagation du coronavirus, par conséquent, il l’a interdite. Quand je pense que c’est avec cette activité qu’il finançait sa scolarité. Que dire de ton beau-frère ? Il venait de rénover sa boîte de nuit, mais depuis un an, elle n’a pas pu ouvrir ses portes. D’ailleurs, il m’a raconté la dernière fois qu’un de ses employés est mort, car il n’avait pas les moyens de se soigner. Tout cela se passe près de chez toi.

Cher ami, vois-tu, le coronavirus est particulièrement dangereux pour des personnes qui sont déjà malades. C’est ce que les vrais médecins, pas les diafoirus du COPIL, appellent ceux qui présentent des comorbidités. C’est à peu près le cas de l’économie gabonaise qui était déjà gravement atteinte avant l’apparition de cette pandémie. Grâce à l’intelligence de tes chefs, la crise s’est chronicisée. Une grande partie de nos concitoyens se noient maintenant dans la précarité et les mater ne changera rien à la situation. Cela ne fait que différer une situation qui pourra exploser plus tard. Cher ami, tes chefs et toi vous dansez sur un volcan. Gare à vous quand viendra l’éruption. Ne viens pas te plaindre chez moi en me disant que je ne t’ai pas prévenu. Tôt ou tard, ces personnes que tu agresses allègrement, que tu humilies en toute impunité, que tu avilis au gré de tes humeurs auront aussi leur mot à dire. Ce n’est pas de leur faute si tu n’as pas terminé ton cycle primaire, encore moins si tu n’es pas allé plus loin que la troisième. Je parie que tu ne les as pas vues lorsque tu n’as pas pu être admis au baccalauréat. Dis-moi un peu, sont-elles la cause de ta fuite à la faculté ? Et quand tu as eu ton diplôme, sont-ce elles les responsables du chômage qui t’a contraint à t’incorporer dans la police, la gendarmerie ou l’armée ? Non. Aucune n’est ni ministre de l’Éducation national ni ministre de l’Enseignement de supérieur encore moins du travail. Et tu sais qui est le président de la République.

Cher ami, j’espère que tu vas lire cette lettre en rentrant chez toi et que ta compagne te dira qu’avec la carte de la CNAMGS, elle n’a pas pu acheter les médicaments de ton enfant malade, car rares sont les pharmacies qui l’acceptent aujourd’hui. Ne sois pas énervé quand ta mère t’expliquera qu’elle n’a pas pu avoir une autorisation spéciale pour venir se soigner à Libreville. Sois fort lorsque l’on t’informera que tu n’auras pas le droit de rendre un dernier hommage à ton grand-père décédé de la Covid 19. Ne va pas te plaindre chez tes amis quand on t’interdira de rendre visite à ta tante hospitalisée. J’ose croire que ces quelques exemples te feront comprendre qu’en ôtant ton uniforme, la réalité inhérente à l’incurie de ce système que tu défends avec véhémence te frappe également de plein fouet.

Cher ami, je te prie de bien vouloir comprendre mon indignation. Chez moi, un dicton dit : « la gale guérit souvent et les fesses restent ». Ah, mon cher, un jour cette crise sera un lointain souvenir, j’espère que tu sauras gérer nos relations de voisinage. Tu sais, tes chefs, vu que tu n’es que leur ouvrier, ne vivent pas à côté de moi, mais toi, oui. Au fait, connais-tu l’histoire de Ndong Bekône et Mong Y’Emô ? Je te la conterai prochainement.

 

Me kang

Publié dans Politique Gabon

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article