À chaque thèse, son antithèse

Publié le par Nguema Ndong

À chaque thèse, son antithèse

« Oignez vilain, il vous poindra ; poignez vilain, il vous oindra » 

Proverbe français

Essono était un citoyen paisible qui filait le parfait amour avec Angue. Ils revenaient de Libreville d’où ils s’étaient rencontrés voilà déjà plusieurs années. Dans notre village, seul leur accoutrement attirait notre attention. Les deux tourtereaux se vêtaient comme des danseurs de voguing de la décennie 1980. C’étaient peut-être des reliques de leurs folles années à la capitale. En effet, Essono y était parti pour y poursuivre ses études à l’Université Omar Bongo après l’obtention du baccalauréat, en quittant Oyem où il avait toujours vécu. Mais il n’a pas pu aller au bout de son rêve. Personne n’a su la véritable raison de cet abandon. Certains ont évoqué des problèmes d’ordre psychiatrique quand les autres voyaient plus des soucis financiers. D’ailleurs, lui-même n’aimait pas parler de cette sombre partie de son existence. Néanmoins, Essono avait tant bien que mal rebondi. Il subsistait, dans cette grande ville, grâce à des emplois précaires. Il louait une modeste chambre à Atong Abe où l’on ne lui connaissait aucun différend avec ses voisins. Ce n’était pas le dénuement total, car il arrivait à joindre les deux bouts à l’aune de ses besoins. De toutes les façons, Essono n’avait jamais été un homme enclin à la folie des grandeurs. C’était plutôt un adepte de la frugale opulence. Se contenter du peu que nous offre la vie, ainsi se résumait sa philosophie, sa weltanschauung. Et c’est durant cette traversée du désert qui rencontra sa bien-aimée au cours d’une virée dans un célèbre bar du quartier Cocotiers où les ressortissants de sa contrée venaient fréquemment s’encanailler les fins de semaine. Quant à Angue, elle avait dû malheureusement mettre un terme à ses études en classe de 5e du fait d’une grossesse alors qu’elle n’avait que quinze ans. Un de ses professeurs lui avait promis le mariage. Il avait abusé de sa naïveté pour lui faire un enfant. Et à la naissance de celui-ci, le père ne se manifesta point. Les parents d’Angue vinrent récupérer leur fille et leur petit-fils pour les amener dans leur village. Angue quitta ainsi les bancs de l’école qu’elle ne regagna point. Quelques années après, en voyant qu’elle prenait de l’âge et que l’incertitude planait sur son avenir, elle décida d’aller chercher fortune à Libreville. Elle a terri au quartier Derrière l’Ecole Normale, chez une tante éloignée. Elle n’avait pas de chambre à coucher. Elle dormait au salon sur un matelas aux côtés de deux ses cousines venues à la capitale pour les mêmes raisons. La nuit tombée, leur hébergeuse les envoyaient écumer les estaminets et les bars dancing des quartiers populaires comme des flibustiers pour rapporter le butin qui nourrira la meute. C’est au cours d’une de ces nombreuses escapades nocturnes qu’elle rencontra Essono. Au bout de quelques rendez-vous, ce dernier lui vouait maintenant une grande passion amoureuse. En un laps de temps, Angue s’installa chez lui. Puis, elle trouva un emploi comme femme de ménage dans un quartier huppé. Cela lui permettait d’envoyer régulièrement des colis au village à ses parents et à son fils.

Las de leur survie librevilloise, les deux amoureux décidèrent d’un commun accord de quitter la capitale pour revenir dans leur Oyem natal. Essono avait un cousin qui construisait sa maison dans notre village (quartier). Il vivait à Libreville et, par conséquent, il avait du mal à suivre l’évolution des travaux dudit logis. Il autorisa donc Essono et Angue à y établir leur demeure. Ipso facto, ils auront un œil ouvert sur son chantier, ce qu’il appelait de tous ses vœux. Quand ils s’installèrent à Mbwéma, notre village, nous étions unanimes. C’était un couple aimant, jovial, avenant et surtout courtois. Nul ne pouvait dire le contraire à l’issue des premiers mois de cohabitation. Ils ne causaient aucun problème à qui que ce soit. Ils traitaient leurs voisins avec grande correction et réciproquement. Ils vivaient des produits de leur agriculture. On ne les voyait presque pas dans le village. Ils allaient à leurs plantations au lever du jour pour y rentrer à la tombée de la nuit. En d’autres termes, ils sortaient avec les coqs et ils rentraient avec les poules, comme on le dit souvent. En plus, dès qu’ils arrivaient chez eux, Essono se hâtait de livrer les commandes que les gens lui passaient, notamment son fameux vin de palme qui avait une vogue sans pareil. Les femmes du village se l’arrachaient aussi pour qu’il défriche leur champ, ce qui lui procurait des sous supplémentaires. Essono avait également commerce avec notre mère. Il lui rendait fréquemment visite, car il avait un lien de parenté et ils s’appelaient « mwi ». On appréciait énormément sa présence, son humour, sa cérébralité et surtout son gongorisme. On apprenait souvent de nouveaux mots à chacune de ses visites. Il aimait mélanger le fang et le français lorsqu’il s’adressait à nous. C’était quelqu’un d’affable et loquace. Quand il racontait une histoire, on avait l’impression de la vivre vu qu’il n’était pas avare ni de détails ni de gestes pour illustrer ses dires. Nous savions qu’il y avait beaucoup d’affabulations dans ses récits, mais cela n’altérait vraiment pas notre envie de l’écouter outre mesure. Au contraire, nous en demandions plus et cela le catalysait de plus belle. Il ne s’arrêtait qu’au milieu de la nuit quand venait l’heure d’aller se coucher. Il nous promettait de finir son récit quand il reviendrait chez nous. Ce qui était impossible, car Essono avait toujours une nouvelle épopée à nous narrer.

Les années passèrent et le village devint de plus en plus grand. On nous reprochait de continuer de l’appeler ainsi. Pour bien de personnes, nous étions dans la commune, il fallait parler de quartier. En tous les cas, les choses y avaient négativement changé. On dénombrait de plus en plus de vols et d’effractions dans les maisons des habitants. Quant à Essono et Angue, ils n’avaient pas modifié leur rythme de vie. Ils étaient toujours absents de leur domicile durant la journée. Par conséquent, ils furent à plusieurs reprises victimes de ces vols. Ils déposèrent une plainte au commissariat, mais l’enquête n’aboutit point. Ils subissaient la furie des cambrioleurs. Excédé par cette situation qui les appauvrissait, Essono décida alors de son côté que rendre le mal par le mal. Il n’avait aucune idée de ceux qui subtilisaient leurs biens, mais il avait la certitude qu’ils ne venaient pas de loin. Il commença à son tour à prendre tout ce qui traînait chez ses voisins. Par la suite, il étendit son champ d’action au-delà des maisons environnantes. Ses larcins devenaient récurrents, il emmagasinait un sérieux trésor de guerre qui conférait à leur demeure l’aspect de la caverne d’Ali Baba. Mû par l’hubris inhérente à ses succès, il ne voulait plus s’arrêter en si bon chemin. Il visitait plus de concessions. En sachant qu’Essono n’était pas le seul à s’adonner à cette pratique, l’ambiance générale du village devint de ce fait délétère. Aucune nuit ne passait sans qu’un domicile ne soit visité par des personnes de mauvaise intention. D’ailleurs, un soir, nous eûmes la visite de ces malfaiteurs. Ils emportèrent avec eux bon nombre d’ustensiles de la cuisine de notre mère. Au réveil, entendre des cris et les pleurs consécutifs à un vol, cela était rentré dans les faits du quotidien des habitants de Mbwéma. On n’avait jamais vécu pareille situation. On avait l’impression que nous étions en période des Jeux Olympiques des voleurs. Quand on allait à la police pour un dépôt de plainte, on recevait la même réponse : « toujours Mwéma et son problème de vol ». Rien et personne n’obviait à ce cancer. Au contraire, ses métastases se diffusaient. Les gens en avaient assez. La colère se généralisait, tout le monde avait maintenant un cœur d’airain. Les villageois promettaient de lyncher publiquement le premier cambrioleur qu’ils captureraient. Ils disaient que ce malveillant allait être rudoyé puis rossé au corps de garde du chef et que cela se passerait au vu de tout le monde afin de donner l’exemple. Chez les fangs, on appelle cette pratique « Aburu osi ». 

 

Essono ne semblait pas se lasser de son nouveau hobby et cela ne gênait pas non plus sa compagne. Le couple filait toujours le parfait amour tout en vaquant à leurs activités agricoles comme si de rien n’était. La journée, ils étaient à la plantation et la nuit tombée, Essono sillonnait le quartier à la recherche d’une bonne occasion. Parfois, il lui arrivait aussi d’opérer en pleine journée. À la différence des autres voleurs, Essono ne s’introduisait pas dans les maisons de ses victimes. Il se contentait de ramasser ce qui trainait sur les terrasses, les cours, les vérandas, etc. Petit à petit, il développait une parfaite addiction à cette pratique. Il prenait plaisir à être le seul fil du rasoir. L’éventualité d'être surpris le passionnait et l’aiguillonnait. Il réclamait de plus en plus cette montée d’adrénaline, c’était sa drogue, son opium. Mais comme dans le mythe d’Icare, en voulant trop s’approcher du soleil, c’est-à-dire s’opiniâtrer dans sa lancée, Essono se brûla les ailes et la chute fut terrible. En effet, alors que le village était quasiment vide, les gens étaient, pour la plupart, soit au champ soit au bureau, Essono entreprit sa perfide tournée des habitations et des concessions. Il connaissait les emplois du temps des uns et des autres à la lettre. Malheureusement pour lui, ce jour-là, cette maison qu’il pensait vide était pourtant occupée. La propriétaire, la bien nommée Okome, que l’on appelait couramment Oké était une mère de famille célibataire qui vendait au marché municipal. Elle n’était quasiment jamais chez elle avant 17 h, excepté lorsqu’il y a une cérémonie importante pour la communauté. Quant à ses enfants, ils allaient tous à l’école très tôt le matin. Avant 13 h, en semaine, il était presque impossible d’apercevoir une personne dans cette maison et Essono le savait. Ainsi, en faisant le tour dudit domicile, il vit les nouvelles ampoules néon que l’on venait de fixer au niveau de la façade arrière de la maison. Pour lui, c’était une source de revenus immédiats. Il pouvait trouver un acheteur dans les heures qui suivraient. C’est alors qu’il entreprit de les subtiliser. Pendant qu’il s’adonnait avec minutie à son forfait, Oké qui cuisinait entendit un bruit insistant provenant de l’arrière de la maison. Cela ne pouvait pas être des chiens, car c’était au niveau du plafond que cela émanait. Elle avançait par curiosité et sans conviction pour voir ce qui s’y passait. Grand fut son étonnement en surprenant Essono en train de dévisser ces nouvelles ampoules qui lui avaient coûté beaucoup d’argent. Elle se mit donc à crier au voleur tout en appelant à l’aide. Essono laissa tomber ses outils de travail, il prit ses jambes à son cou. Oké ne cessa point d’alerter le voisinage. Ses hurlements ameutèrent les résidents des domiciles environnants. Les gens sortirent de leur maison. Les gardiens, les jardiniers et les chômeurs prirent Essono en chasse. Ce dernier courait de toutes ses forces. Il n’ignorait pas le calvaire qui lui serait réservé si par malheur il était capturé. Cependant, il n’était pas le seul à avoir de la détermination. Ses poursuivants étaient aussi portés par une viscérale envie de l’appréhender. Ils désiraient se servir de lui comme exemple afin de juguler sinon contrer l’escalade de vol qui régnait dans le village. Alors qu’Essono courait à vive allure et qu’il voyait ses poursuivants se rapprocher dangereusement de lui, il trébucha et tomba à plat ventre. Son menton heurta violemment le sol. Il s’écorcha les coudes et les paumes. Il implorait en vain la pitié de ses poursuivants qui se jetèrent sur lui telle une meute de hyènes affamées et le rossèrent. Ils le soulevèrent comme un gibier puis ils le ramenèrent au domicile d’Oké.

Tout ce que le village comptait comme monde à cette heure du jour avait pris d’assaut la cour d’Oké. Ils avaient tous été alertés par les appels au secours de cette dernière. Et lorsque les poursuivants d’Essono le ramenèrent à cet endroit, la foule tempêtait et réclamait son lynchage immédiat. Heureusement pour lui, le chef du village qui y était déjà présent sur les lieux s’y opposa. Par contre, il proposa que tout le monde aille à la demeure de l’apprenti voleur afin que chacun puisse récupérer ses biens, si possible. On traîna Essono de force à son domicile. Ils arrivèrent in absentia d’Angue, on conclut qu’elle devait se trouver à leur champ. La maison était vide de monde, mais pleine d’objets qui appartenaient aux riverains. Les gens n’en revenaient pas. Ils avaient du mal à croire que cet homme si calme, si respectueux, pouvait être l’auteur des faits qui lui étaient reprochés. Mais il fallait se résoudre à l’évidence. Les preuves étaient devant leurs yeux sans oublier le témoignage d’Oké. Celui qu’ils ont longtemps considéré comme séraphin n’était qu’un vulgaire sépulcre blanchi. Il ne leur restait plus qu’à récupérer ce qui leur appartenait. Comble de l’ironie, Essono, avec les mains ligotées, s’assurait à ce que personne ne se saisisse du bien d’autrui. Il avait une parfaite connaissance de l’origine de chaque objet. Quand un tel voulait s’emparer de ce qui ne lui appartenait pas, Essono le ramenait à la raison en le rabrouant presque avec des phrases du type : « Oh ! il n’est pas à toi cet objet. Ne profite pas pour voler les autres ». Notre mère était parmi ces nombreuses potentielles victimes qui s’étaient rendues chez Essono dans l'espoir de retrouver ce qu’on leur avait dérobé. Lorsqu’Essono aperçut notre mère qui entrait dans sa maison et qu’elle se dirigeait vers la pièce où était entreposé le fruit de ses vols, il l’interpella. « Aka, Mwi ? Comment peux-tu penser que je t’ai volé ? Non ! Tes affaires ne sont pas ici ». La foule présente se mit à rire. La situation était si cocasse que nul ne pouvait comprendre l’état d’esprit d’Essono. D’habitude, dans cette situation, le captif affichait un peu plus de retenue, sinon de la peur avec les joues humectées de gouttes lacrymales. Mais ce n’était pas son cas. Il était de marbre, altier, voire rempli de morgue quand il prenait la parole. D’ailleurs, lorsque l’équipe de reporters de TV+ (à cette époque, cette chaîne de télévision avait un correspondant permanent à Oyem et elle y était captée) venus couvrir le fait divers l’interrogea sur ses motivations, il leur répondit de façon zen. Ses répliques étaient dignes d’une provocation. Voici une petite retranscription de leur échange.

 

  • Journaliste : qu’est-ce qui vous a conduit à voler des gens aux côtés desquels vous vivez en parfaite harmonie ?
  • Essono : pour commencer, je ne vole pas. Je ne suis pas un voleur. Oh non ! loin de là. Je ne vous permets pas une telle allusion, sinon cette incartade. Je fais de la récupération. Parfois, les gens laissent traîner leurs affaires. Quant à moi, dans le souci de leur donner un coup de main, je les mets en lieu sûr.
  • Journaliste : tout le village vous présentait comme un citoyen modèle, qu’est-ce qui s’est passé pour que vous changiez de camp ?
  • Essono : Monsieur, je menais une vie paisible aux côtés de l’élue de mon cœur. Nous sommes un couple d’agriculteurs. Nous allions quotidiennement au champ et à notre retour à la maison, on constatait toujours des intrusions et des vols. Je me suis plaint chez le chef du quartier et même au commissariat, malheureusement cela n’a rien changé. Alors, j’ai décidé de me faire justice et de rendre le mal par le mal. « Œil pour œil, dent pour dent ». Ainsi, si l’on prend ce qui est à moi, en retour, je prends ce qui appartient à autrui. Car à chaque thèse, son antithèse. 

Publié dans Fiction

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article