Ebom Kukuign

Publié le par Nguema Ndong

Ebom Kukuign

Les mythes et les légendes font indubitablement partie des principaux piliers de nos traditions. On les utilise souvent pour transmettre des valeurs nodales à nos sociétés. Cela leur confère parfois une certaine sacralité indéfectible malgré toutes les mutations sociétales. Cependant, il y a des mythes ou des légendes qui portent une si grande cocasserie au point de se demander si leurs auteurs ne voulaient pas tout simplement se moquer de leur monde. C’est notamment le cas de l’ebom kukuign dont la morsure, selon la légende, transformerait l’homme en femme et vice-versa.   

 

L’ebom kukuign est un amphibien ayant la forme d’un lézard. Il ressemble à la salamandre tachetée, car son corps est recouvert de différentes couleurs (kukuign). C’est une espèce très rare. D’ailleurs, plusieurs personnes vivant en zones rurales ne l’ont jamais vu. Du fait de cette rareté, selon la tradition fang, apercevoir l’ebom kukuign n’augure rien de bon. Cette créature est donc porteur d’un mauvais présage (Mvene). Il peut s’agir de la mort prochaine d’un parent ou d’un autre triste événement qui va frapper la communauté. Il faut savoir que l’effet pangloss ou le raisonnement à rebours détient encore de multiples adeptes chez nous. Car de nombreux individus restent fidèles à diverses superstitions que d’aucuns trouveraient antédiluviennes. Aujourd’hui, j’ai plus ou moins de recul par rapport à ces croyances. Mais il y a des situations que je n’arrive toujours pas à expliquer de façon rationnelle. C’est le cas notamment de ma première fois de voir un ebom kukuign vivant.

Nous étions à Medoune, en 1988. Ma mère avait brûlé en face de notre résidence pour y cultiver un champ d’arachides, de manioc, de cannes à sucre, etc. Le lendemain, pendant que nous étions en train de nettoyer cet espace en sa compagnie, nous trouvâmes le cadavre d’une sorte de lézard assez particulier à moitié calciné. Elle nous expliqua que ce n’était pas bon signe et que cette créature était souvent porteuse de tristes nouvelles, en d’autres termes, un lézard de mauvais augure. Par ailleurs, cet amphibien était très dangereux, car sa morsure pouvait nous faire passer d’homme à femme ou de femme à homme. On lui posa bon nombre de questions sur le sujet, parce que nous étions tous stupéfaits par ce qu’elle nous expliquait. On n’avait jamais entendu une telle histoire. Pour le jeune garçon que j’étais, dans mon entendement, la pire des choses qui pouvaient m’arriver c’était de me transformer en fillette. J’étais partagé entre la fascination et la peur. Alors que j’étais un enfant curieux qui touchait à tout ce qui rampait, je le paierai plus par une morsure de scorpion, mais je ne me serais jamais aventuré à poser ma main sur un ebom kukuign. J’en avais atrocement peur. 

 

Quelques semaines plus tard, c’était un après-midi, pendant que notre mère, mes frères et mes sœurs étaient assis à la terrasse, mon petit frère et moi, nous jouions derrière la maison. Las de courir comme des damnés, nous eûmes envie de faire un tour à la cuisine afin de nous servir un goûter. Nous n’avions même pas franchi la porte de ladite cuisine que nous vîmes un ebom kukuign crânement posé au milieu de la pièce. On avait l’impression qu’il nous fixait droit dans les yeux et qu’il allait bondir sur nous. Nos cœurs battaient la chamade. On n’en revenait pas. Cette hideuse créature dont on avait une peur bleue s’était introduite dans notre maison. Affolés, nous rebroussâmes chemin. Tout en courant vers la terrasse, nous nous mîmes à appeler notre mère au secours. « A ma, a ma… », nous ne cessions de crier. Quand nous arrivâmes à leur niveau, sans prendre la peine de souffler, je balançai : « a ma, cette créature qui mord les hommes et ils deviennent des femmes est à la cuisine ». Je n’arrivais pas à prononcer le mot « ebom kukuign ». Ma mère et les autres se levèrent prestement pour aller tuer cette créature. Une fois que cela fit, nous vîmes le visage de notre mère s’assombrir. Elle nous expliqua qu’un malheur allait frapper notre famille. Cela ne mit pas des semaines, je dirai peut-être quelques jours, nous apprîmes le décès de notre arrière-grand-mère. Trente-trois ans plus tard, je me demande toujours s’il y avait une réelle corrélation entre les deux événements. 

 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article