Cinq contre un à la rivière (Ntsap )

Publié le par Nguema Ndong

Cinq contre un à la rivière (Ntsap )

À Mbwéma, le terme marin suscite la plus grande hilarité à un point que cela me poursuit au-delà de mon village. Je me rappelle que j’ai failli pouffer un jour en accompagnant une amie chez son oncle quand ce dernier m’a dit qu’il était marin. J’ai subitement eu la tête pleine des souvenirs de nos fous rires au corps de garde de ma mère. Car il nous arrivait fréquemment de nous moquer de ces jeunes gens que l’on n’avait jamais croisés en compagnie de demoiselles. Chez nous, il est impossible de passer une journée sans que l’on parle de ceux qui refusent de quitter le navire. Cependant, parmi tous ces moqueurs, il se trouve de notables marins dont l’unique contact physique avec le genre féminin se limite aux furtifs frottements qu’il peut avoir dans les transports en commun. Pis, lorsqu’ils vivent à Libreville, ils ont le loisir de travestir la vérité en leur faveur dès qu’ils arrivent au village. 

Pour la petite histoire, c’était la période des grandes vacances scolaires, de jeunes gens étaient attroupés devant l’épicier et pour égayer l’ambiance, ils se lancèrent dans des sarcasmes. Ce jour-là, cinq des moins âgés étaient pris à partie par les aînés qui leur reprochaient de n’être pas encore déniaisés à presque seize ans. La sexualité reste un sujet tabou qui suscite systématiquement la gêne surtout lorsque l’on en parle en public. La peine des cadets était des plus grandes. Ils voulaient être partout à cet instant tout sauf là. Mais la déférence due à un aîné leur interdisait de répliquer ou même de fuir. Ils étaient par conséquent condamnés à subir cette humiliation. C’est le triste sort que peut vous infliger le fait d’être le plus jeune dans notre société. Néanmoins, il arrive aussi que cette position soit bénéfique notamment à la fin des vacances, quand les grands frères doivent faire leurs valises pour retourner à leurs chères études. À ce moment, on ne regrette pas d’être le cadet.

Quelques jours après ce triste moment, alors que l’ennui régnait en monarque dans le village, le quintette décida d’aller à la pêche. Frustrés par la mésaventure de la dernière fois, ils prenaient, un peu, leurs aînés en grippe et ils ne voulaient plus trop rester en leur compagnie de peur de subir un autre lynchage. Il était 11 heures et à cette période de la journée, les femmes ont fini de laver leur vaisselle. Il faut attendre vers 15 heures pour qu’elles reviennent cette fois-ci pour la lessive et c’est aux alentours de 17 heures que les jeunes hommes arrivent pour la baignade. En tous les cas, le risque d’être perturbé était minime. Cela motiva indubitablement les jeunes gens à aller profiter du calme de la rivière en espérant capturer quelques poissons qui finiront dans un bouillon préparé avec la plus grande maladresse.

Équipés de cannes à pêche et de vers de terre qu’ils avaient recueillis en furetant derrière les cuisines du village. Ils prirent la direction de la rivière. Au loin, attablé à la terrasse d’un bar, le groupe des aînés les aperçut et un des membres s’écria : « Oh ! Vous-là, les marins, vous allez à la pêche hein. Ah ça. C’est vraiment une activité propre à votre corps de métier ». Cet unième lazzi ne fit aucun effet sur le moral du quintette qui, inlassablement, poursuivit sa marche vers la rivière, qui n’était d’ailleurs qu’à quelques centaines de mètres des dernières maisons du village.

Enthousiasmés par l’idée de passer un moment de tranquillité, loin du tumulte du village, des railleries des aînées et des regards coercitifs des parents, ils marchaient prestement tels des musulmans à l’appel du muézin. Sur le chemin, ils ne rencontrèrent aucune âme qui puisse contrarier leur dessein. Dans leur tête trônait toute la splendeur de cette rivière poissonneuse. Ils dévalèrent la petite déclivité qui précédait l’étendue d’eau. Dans nos villages, il est recommandé, lorsque l’on s’approche d’une rivière fréquentée par plusieurs individus, de dire une phrase afin de prendre l’information sur la berge. Ye mör’awôbane (quelqu’un se lave-t-il ?) dit-on à cet instant. Les cinq compagnons étaient tellement sûrs qu’il ne pouvait avoir de baigneur à cette heure du jour qu’ils firent l’impasse sur le sésame susmentionné.

Arrivés à quelques mètres de la berge, ils furent intrigués par de petits cris étouffés emmêlés de gémissements. Cela dénotait, semblait-il, d’un plaisir immense. Ils devinrent pantois par une telle outrecuidance. Qui avait le courage de venir coïter à la rivière à pareille heure ? Ils cessèrent tout bruit et ils se mirent à marcher sur la pointe des pieds dans le but de surprendre les dédaigneux libidineux dans leur basse besogne. Mais grande fut leur surprise quand ils eurent la berge en visuel. Car au lieu d’un couple, ils virent un jeune homme en tenue d’Adam debout sur le tronçon de bois sur lequel on faisait la lessive (nkoa). Il leur tournait le dos, mais le quintette le reconnut immédiatement. Lors de leur lynchage de la dernière fois, il était sans doute le plus véhément de leurs persifleurs. Lui qui disait à qui voulait l’entendre, dans le village, qu’il était le miel des filles de sa faculté voire de son université. Lui qui appelait ses cadets « le gang de la veuve poignet », le voilà qui s’adonnait à de l’onanisme en plein jour à la rivière.

Sans se douter de la présence de cinq spectateurs dans son dos, le jeune homme continua sa manœuvre avec dextérité et aplomb. Quand ses cris et ses gémissements commencèrent à monter en décibels et que tous les muscles de son corps se raidirent, ses cadets surent qu’il avait entamé le voyage vers le climax. C’est pile-poil à ce moment qu’ils s’écrièrent en chœur « Ye mör’awôbane ». Surpris par cette présence inopportune dans son dos, il hurla comme s’il venait de voir un fantôme. Au même moment, une salve de liqueur séminale s’échappa de ses entraves. Il ne put contenir l’orgasme, la mauvaise surprise et la stupeur qui s’ensuivit, il s’effondra dans l’eau comme une statue que l’on vient de déboulonner.

Ayant évité l’hydrocution ou un arrêt cardiaque de justesse, il réussit à émerger des flots avant de maugréer aux cinq indélicats : « Nous n’avons pas le même âge. Prendre de telles privautés avec moi est indécent. Vous n’avez pas le droit de me faire ce type de blagues ». Il sortit de la rivière, il s’habilla et il prit le chemin du village. En sa présence, personne n’eut le courage de dire un mot. Les cadets serraient tellement leurs dents pour éviter que ne s’échappe un rire qui aurait reçu une bonne gifle voire une rafale de coups de poing en retour. Une fois que l’onaniste disparut sur le chemin, le quintette s’esclaffa. Ils n’eurent plus la volonté de pécher ce jour-là, ils se mirent à se baigner afin de célébrer leur vengeance.

Quand le quintette rentra en fin d’après-midi, l’onaniste de la rivière n’était présent nulle part. Personne ne savait où il était passé. Au bout de deux jours, sans le voir, ses congénères allèrent se renseigner auprès de ses parents qui leur informèrent que leur enfant était retourné précipitamment à Libreville afin de régler un problème académique. Ce qui n’était pas vrai. Au Gabon en août, toutes les écoles sont fermées. Il avait juste eu honte d’assumer les sarcasmes des autres. Il était conscient que le quintette allait rapporter sa mésaventure à tout le village et il ne souhaitait pas en devenir la tête de Turc.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article