Le destin d’Abeng et d’Ekom (première partie)

Publié le par Nguema Ndong

« Toute femme a une guerrière en elle, qui attend de naître. »

Eve Ensler, Les monologues du vagin

 

Le destin d’Abeng et d’Ekom (première partie)

Evouna était un vaillant jeune homme de la tribu Odzip originaire du village Mbwema, à Oyem. Dans toute la contrée, on louait sa bravoure et surtout sa force physique. Avant l’âge de quinze ans, il avait perdu son père, Mboulou qui avait été victime d’un accident de chasse, même si beaucoup de personnes remettaient cette thèse en cause. Ils y voyaient plutôt un assassinat motivé par la jalousie consécutive à sa réussite. Homme prospère, Mboulou avait à peine une trentaine d’années à sa mort, mais il était le plus grand cultivateur du village. Grâce aux fruits de sa cacaoyère, il couvrait son épouse et ses deux fils de cadeaux. Cela aurait engendré de l’envie et des animosités qui auraient causé son passage précipité de la vie à trépas. En tant qu’aîné, il revenait à Evouna de prendre la barque et subvenir aux besoins de sa mère, Ayingone, et de son petit frère Mezui. Pour assumer cette responsabilité, il s’appuyait bien sûr sur les récoltes de la plantation que leur avait léguée leur défunt père. Tout le village le prenait en exemple. Les parents voulaient que leurs enfants lui ressemblent. Toute la communauté le présentait comme le parangon de l’identité Fang. Son courage et sa réussite faisaient oublier qu’un drame avait frappé cette famille quelques années plus tôt. La prospérité ne quittait jamais leur maison. Au contraire, les gens affluaient toujours de partout pour y solliciter de l’aide. Quand vint le moment de se marier, un ami de Mboulou conduisit Evouna au village Essong chez les Essebekang dans l’actuel département de l’Okano. Là-bas, on lui présenta Adou qui était d’une beauté sans commune mesure. La nubile Essebekang était une fille gracile. Le reflet des rayons de soleil sur la peau immaculée aveuglait les prétendants. Ses dents du bonheur donnaient à son sourire un éclat qui rendait amoureux tous les hommes qui venaient frapper à la porte de son père. En la voyant, Evouna comprit que c’était la femme de sa vie. Il n’envisageait pas de partir de là sans que cette dernière soit du voyage. Son rêve se réalisa. Il regagna son village en compagnie de la belle Adou. Elle fut reçue à Mbwema avec tous les honneurs dus à son rang de bru. Pour l’occasion, comme l’exige une coutume Fang, sa belle-mère, Ayingone, la baptisa « Zong e ne ntam » autrement dit, « Le courage est une source de bonheur ». Quant à Evouna, il était d’un amour si expressif que cela détonnait avec l’époque et le milieu où il vivait. Il disait des mots doux ad libitum à sa bien-aimée. D’ailleurs, c’était la raison pour laquelle ses frères appelaient son épouse Edzing ye si mintangane, c’est-à-dire un amour occidentalisé ou littéralement l’amour du pays des blancs.

Un an après son arrivée à Mbwema, Adou eut son premier enfant, un garçon que l’on nomma Mboulou, en hommage au patriarche. La prospérité d’Evouna et de sa famille ne cessait de grandir en ce temps-là. Il eut même l’idée d’envoyer son cadet à l’école des blancs afin que celui-ci devienne un de ces jeunes évolués qui parlaient parfaitement la langue du colon. Et grâce à la fructueuse rente de leur cacaoyère, il avait les moyens d’embaucher de la main-d’œuvre intermittente pour l’aider dans sa tâche. Malheureusement, un mal inconnu vint attaquer toutes les cacaoyères de la région. Certaines plantations furent entièrement décimées. On racontait que quelques planteurs avaient même sombré dans la folie, car ils n’avaient pas pu faire face au choc. Cela bouleversa considérablement l’organisation sociétale de la région. Des gens qui avaient atteint l’autonomie financière et qui ne travaillaient pour personne durent apprendre à chercher un emploi pour nourrir leur famille. A-t-on besoin de préciser qu’en ce temps-là, la polygamie était le régime matrimonial qui avait le plus de succès ? Cela veut donc dire que ces hommes avaient la responsabilité de nourrir des dizaines de bouches. Ce drame n’épargna point Evouna. Il perdit la totalité de ses plantes. Du jour au lendemain, il passa du riche propriétaire à un simple paysan qui ne vivait que de chasse et des produits des champs de son épouse et de sa mère. Quand cela survint, Adou attendait leur deuxième enfant. Tous les yeux étaient tournés vers lui. Il était le chef de famille, le rocher où tout le monde espérait aller s’abriter. Il devait donc trouver une solution pour les sortir de la précarité. C’est alors qu’il eut l’idée de retirer Mezui de l’école afin qu’ils aillent tous les deux chercher fortune dans les chantiers forestiers qu’on localisait dans la zone de l’Estuaire du Gabon précisément à Nfoulenzem. À cette époque, beaucoup de jeunes hommes étaient attirés par ce nouvel eldorado dont on disait que personne ne revenait bredouille. Le nord du Gabon se vida ainsi de quelques-uns de ses braves hommes. Certains revenaient dans leur village quand d’autres s’installaient définitivement non loin des chantiers. Lorsque Ayingone apprit cette triste nouvelle, elle pleura pendant des jours toutes les larmes de son corps. Elle avait déjà perdu son mari, elle ne voulait pas que le tour revienne à ses deux fils. Elle disait qu’elle n’allait pas pouvoir supporter cet éloignement. Ces enfants étaient tout ce qui lui restait de l’amour de son époux. C’était la prunelle de ses yeux, sa raison de vivre. Mais Evouna n’avait pas envie de reculer. Il s’obstinait à faire ce voyage vers la terre du bonheur. Pour convaincre sa mère, il appela son oncle Etougou, le grand frère de Mboulou, pour qu’il vienne soutenir leur projet. Après de longues négociations, c’est le cœur meurtri qu’Ayingone laissa partir ses deux fils vers Nfoulenzem. Adou souffrait aussi du départ de son époux. Elle allait avoir la charge dès les premières années de l’éducation de leur fils. Elle allait également accoucher leur nouvel enfant toute seule. La situation était intenable. À mesure que le jour du départ des deux frères approchait, la tension et la tristesse se lisaient un peu plus sur les visages des membres de la famille. Cela donnait l’impression qu’il avait à la potence ou en guerre. Ayingone se sentait mourir. Mais elle avait l’obligation de rester forte. En l’absence d’Evouna et de Mezui, c’est à elle qu’incombait la responsabilité de s’occuper de la famille. Elle avait une bru et un petit-fils qui n’auraient qu’elle comme l’ultime rempart. 

 

Le jour du départ, avant l’aube, Evouna alla réveiller son frère. Leurs effets étaient prêts depuis la veille. Ils allèrent chez leur mère afin de prendre les dernières bénédictions. Larmoyante, après avoir dit quelques phrases incantatoires ou une espèce de litanie sacramentelle, elle serra fermement chacun dans ses bras. Alors, les deux frères sortirent de la maison sans se retourner. Ils savaient que dans leur dos, Ayingone et Adou étaient en pleurs. Ils étaient aussi pleins de tristesse, mais il fallait tenir le coup, rester fort pour ne pas abandonner. Des larmes coulaient sur les joues. Ce n’était qu’un au revoir, mais l’ambiance donnait l’impression d’un adieu. C’était difficile pour eux. En plus, ils ne savaient pas ce qui les attendait où ils allaient. La route qui menait vers cette inconnue allait être longue et parieuse. D’après ceux qui avaient fait ce voyage, on parlait de plusieurs mois de marche à travers des contrées hostiles, des forêts, des rivières et des monts. Certains aventuriers rebroussaient chemin, d’autres n’avaient pas la force de subir à nouveau ce parcours. Du coup, ils préféraient s’établir dans la zone de l’Estuaire, en tirant un trait sur leur passé. Quant à Evouna et Mezui, ils n’avaient pas le choix. Qu’importe la difficulté, il devait revenir dans leur village avec sans richesse. Ils y avaient laissé leur mère, Adou et Mboulou. Même si en ce temps, la solidarité, le fameux Obangam et l’humanisme avaient encore du sens dans les villages Fang. Le problème d’un individu était l’affaire de toute la communauté. Tout se résolvait au corps de garde. Mais les deux frères ne souhaitaient pas une délégation de pouvoir à une autre personne, d’autant que c’était à eux que revenait le devoir de s’occuper des leurs. Si d’aventure, ils osaient abandonner leurs proches, ils seraient frappés par une terrible malédiction qui émanerait des ancêtres. Car, les deux enfants de Mboulou étaient initiés au Byeri1 et ils croyaient fermement à toutes les recommandations de ce culte. En plus, ils avaient un attachement indéfectible au respect de l’honneur. Ils s’y tenaient énormément. Ils appartenaient à cette catégorie d’individus qui pensent avec Albert Camus que : « l’honneur est la dernière richesse du pauvre ». C’étaient des gens portés par une grande éthique de conviction et de responsabilité. Ils étaient à cheval sur les principes et les lois qui régissaient leur société d’origine, c’est-à-dire le peuple Fang.

Le voyage dura effectivement plusieurs mois. Partir d’Oyem pour Nfoulenzem à pied, en ce temps-là, ce n’était pas une sinécure. Ils durent faire face à de nombreux obstacles. Pour se nourrir, ils chassaient du petit gibier. Parfois, il leur arrivait également de marquer un arrêt dans un village, le temps de s’approvisionner. Et dans ce cas, deux situations s’offraient à eux. Dans un premier cas, lorsqu’ils arrivaient dans un village où les Autochtones étaient de la même tribu que la leur, on les traitait comme s’ils étaient à Mbwema. Car, chez les Fang, quand l’on est de la même tribu, on se considère comme étant issus d’un même ancêtre et ce lien de parenté est au-dessus de tout. Il pouvait aussi arriver qu’ils aient un lien de parenté avec un villageois et celui-ci avait l’obligation de leur ouvrir la porte de sa maison. Dans un deuxième cas, ils accomplissaient de petites tâches qui étaient rémunérées le plus souvent en vivres. Une fois qu’ils recevaient l’obole ou leur rétribution, ils continuaient leur marche vers leur eldorado. Parfois, quand la faim, la pluie ou la fatigue affectait leur moral, ils avaient le souvenir des larmes de leur mère. Ils savaient combien elle avait une grande confiance en eux. Ils ne souhaitaient pas la décevoir. Le pire, dans tout cela, ce seraient les sarcasmes de leur fratrie. Ils étaient conscients qu’un échec les condamnerait ad vitam æternam à des railleries. Cela jetterait l’opprobre sur leur famille. Pouvaient-ils se permettre une telle humiliation ? Non. Alors, ils relevaient la tête et marchaient avec fierté et abnégation jusqu’au jour de leur arrivée à Nfoulenzem.

 1Culte des Fang anciens qui a quasiment disparu sous l’effet de l’avancée du Christianisme et du Bwiti.

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