Les seins des fillettes

Publié le par Nguema Ndong

Les seins des fillettes

Il est 8 h du matin, une brume inhérente au début de la saison sèche me démotive à quitter le lit. Cela fait un long moment que je me suis réveillé. La veille, je me suis endormi un peu tard. J’ai regardé la télévision jusqu’au milieu de la nuit. Ces derniers jours, je ne vais presque plus au cours. Nous nous approchons des vacances scolaires. Dorénavant, je passe le clair de mon temps à la maison. Allongé dans ma chambre, j’entends des voix familières provenir du salon. Ce sont mes sœurs. L’une d’entre elles qui ne vit plus avec nous depuis quelques années est venue nous rendre visite. Ce sont toujours des instants de discussions fleuves, de remémoration et d’exhumation d’agréables souvenirs de notre enfance. Je ne veux pas rater cela. Du coup, je me décide enfin à quitter prestement le lit pour aller les retrouver et participer à ces échanges. Commencer sa journée avec des fous rires, c’est la garantie de la commencer sous de bons auspices. Rien de plus roboratif qu’une bonne humeur matinale. Mais en arrivant au salon, l’ambiance n’est pas totalement joviale comme je l'espérais. C’est plutôt assez sérieux. Que je sache, aucun deuil ne frappe actuellement notre famille. Cependant, je vois ma nièce de sept ans assise torse nu aux côtés de ses mères. Cela me paraît bizarre au vu de la température assez basse. Non loin de là, mon neveu de trois ans est muni d’une louche en bois. À cet instant, je comprends ce qui se passe. Ce n’est pas la première fois que j’assiste à cette scène. Né avec plusieurs sœurs, j’ai été à maintes reprises témoin de cela. Tout devient clair dans ma tête. C’est le développement physiologique de ma nièce qui est l’objet de cette concertation. Ses seins ont poussé et cela n’est pas une bonne chose comme semble le croire ma sororie. Ils risquent d’attirer les regards de vieux pervers. Alors, il faut arrêter leur croissance. Pour ce fait, son frère, c’est-à-dire mon neveu, doit lui frapper quelques coups pas bien méchants de cette spatule en bois, Mbep, sur les seins comme le recommande le rituel. Ce dernier se satisfait de le faire. Il estime qu'il peut enfin se venger, car il est souvent en conflit avec sa sœur qui le domine toujours. D’ailleurs, à la suite de son acte, il s’écrit : « tu as eu ». Le petit coquin. On s’esclaffe tous. La situation nous paraît drôle, mais nul ne sait quel drame vit la concernée et de l’ignominie que nous perpétuons ce matin-là.  

 

En effet, depuis quelques mois, le corps de ma nièce a fortement changé. Par rapport à son âge, elle a maintenant une poitrine assez développée. On lui interdit désormais de se promener torse nu comme le font les autres petites filles de son âge et même certaines de ses aînées. Si par omission, elle ose se dévêtir, elle est vertement admonestée avec des phrases du type : « va t’habiller. Nous sommes fatiguées de voir tes vieux seins. Arrête de te comporter comme une bordèle ». Elle ne comprend rien. Elle prend cela comme une punition ou une espèce de discrimination. On lui exige tout le temps de rentrer à la maison en premier pendant que sa tribu continue de jouer dans la cour. On lui conseille de fuir les hommes, particulièrement ces pervers et cochons libidineux qui n’hésitent pas à jeter des regards enclins à la concupiscence aux fillettes. On lui explique que tous les tontons ne sont pas gentils et que beaucoup sont de vils prédateurs. À sept ans, elle ne comprend aucun mot de tout ce catéchisme. À son âge, elle a d’autres priorités. Connaître la suite de son dessin animé préféré, courir sans fin avec ses amies, sautiller sous la pluie, babiller avec ses copines, jouer avec ses frères et ses sœurs. En somme, faire des choses d’enfants qu’aucun adulte ne peut comprendre. Mais ses mères insistent et la surveillent comme du lait sur le feu. Elles lui parlent du risque de grossesses précoces, de viols, de détournements de mineurs, etc. Elles utilisent toute une logorrhée qui pourrait même effrayer les plus coriaces des femmes mûres. Mes sœurs hésitent encore à procéder à un test quotidien de virginité sur ma nièce comme le font souvent certaines mères et grand-mères. Je ne doute pas un instant qu’elles attendent un déclic pour passer à l’acte. Pour le moment, elles n’arrivent pas à savoir ce qui les empêche de pratiquer cet acte ignoble. Néanmoins, leur attitude n’est pas très loin de la persécution. D’ailleurs, la pauvre n’hésite pas à fondre en larmes quand ses mères poussent le bouchon un peu trop loin. Elle a de plus en plus de mal à supporter cette pression. Ses frêles épaules d’enfant n’ont pas la capacité à contenir une telle charge émotive. À sept ans, la voici confrontée à une pratique antédiluvienne. Sa condition de jeune femme, son péché originel, la condamne à subir le poids d’une pratique ancestrale qui ne s’accorde plus vraiment avec l’époque que nous vivons. S’il est vrai que nous devons préserver notre tradition, toutefois, le plus important est d’y puiser ce qui est bon pour nous et qui s’arrime au mode de vie actuel. Il s’agit ici de faire un ajustement culturel, pour emprunter l’expression de Bonaventure Mvé Ondo. Cependant, nous ne devons pas pour autant tomber dans une sorte d’aliénation de notre culture, car elle reste notre meilleur instrument d’affirmation dans ce monde.

L’histoire de ma nièce n’est pas un cas singulier. De nombreuses fillettes, dans la sous région, subissent ce type de rituels une fois que leur poitrine commence à se développer. Au demeurant, il arrive que les mères ou grand-mères optent pour des solutions qui supplicient réellement l’enfant. Je pense notamment à ces petites Camerounaises à qui l’on inflige « le repassage des seins » ou le « massage ancestral ». On masse leur poitrine à l’aide d’une pierre que l’on a préalablement chauffée. Ce châtiment corporel leur cause de sérieux traumatismes. Il y a celles qui n’arrivent plus à allaiter du fait d’un blocage psychique consécutif à cette pratique. Mais les dommages les plus perceptibles sont physiques, c’est-à-dire : prolifération du cancer du sein, abcès mammaires, brûlures de la peau, etc. Si le but avoué de ce rite est de protéger la jeune fille, or dans les faits, il devient une espèce d’objet de persécution voire d’aliénation. Ce qui en fait une sorte de pharmakon, autrement dit : un médicament qui agit à la fois comme remède et comme poison. Par ailleurs, cette pratique démontre encore une fois l’obsession, sinon une passion, du contrôle du corps de la femme dans nos sociétés. Que ce soit la taille de ses vêtements, ses goûts vestimentaires, sa coiffure, son maquillage, son teint, etc. tout cela est régi par un comité de censure qui approuve ou qui désapprouve. Le corps de la femme appartient à la femme. Cela est un truisme qu’il est important de répéter sans relâche. Elle a la liberté de se vêtir comme bon lui semble et de sortir avec ou sans soutien-gorge tout en étant privée de tous ces inquisiteurs, de ces procureurs de la conscience qui la traitent d’aguicheuse sans vergogne.

Pour finir, une enfant ne devrait pas subir la persécution des adultes à cause de l’incontinence libidinale de vieux pervers. Au contraire, ce sont ces cochons lubriques qui doivent subir la foudre de la justice. Il faut les pourchasser, les dénicher jusqu’au plus profond de leur retranchement. Car, il est abject de poser ses yeux sur une enfant sous prétexte qu’elle a une forte poitrine. La pédophilie est un crime odieux. Le pire, c’est quand il s’agit d’un acte incestueux. Laissons nos enfants s’épanouir en toute quiétiude.

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