Pour elle, je parlerai Wolof

Publié le par Nguema Ndong

Pour elle, je parlerai Wolof

C’était un doux après-midi du mois de juillet, la saison sèche faisait valoir ses droits. La température était tombée, les programmes du planning familial étaient diffusés en boucle à la station provinciale de Radio Gabon. Ceux qui n’aimaient pas frotter de crème, de pommade ou de lait corporel ressemblaient à des serpents qui entament la période de mue. Les nuits des célibataires n’avaient rien à envier à celles des Sibériens. Les matins, beaucoup désertaient les douches et les marigots. Les transports en commun avaient des airs de foire de la puanteur. C’est dans l’un d’entre eux qu’Eyi prit place de retour de Bitam où il était parti rendre visite à sa belle-famille, car sa belle-mère avait des soucis véniels de santé. À la gare routière, mon frère avait joué des coudes dans le dessein de s’asseoir aux côtés de cette belle demoiselle. Il l’avait repérée dans la foule de voyageurs dès son arrivée. La jeune dame s’appelait Ntsame. Elle était dotée d’une beauté à couper le souffle, comme on en croise évidemment dans la contrée. Elle ne laissait personne indifférent. Une légende de son village racontait qu’un aveugle de naissance lui aurait dit qu’il était prêt à sacrifier une année de son existence rien que pour la voir, même pour une minute. Car toute sa vie, le pauvre avait souventefois entendu parler de cette beauté nommée Ntsame qui n’avait pas son pareil. Quant à Eyi, il était subjugué, médusé, obnubilé par une telle débauche de splendeur. Il n’avait jamais vu de pareille houri de toute sa vie. Il avait du mal à croire à ce qu’il voyait. Il s’interrogeait même s’il n’avait pas affaire à un essi-ngang (un spectre). C’est-à-dire qu’il se demandait si ce n’était pas un esprit frappeur. Une créature éthérée que quelqu’un aurait commandée pour qu’elle vienne lui faire peur et lui donner une bonne leçon à cause de son comportement volage et de sa libido débordante. Comme il était dans la localité d’origine de son épouse, cela pouvait émaner de ses beaux-parents. Mais comme il avait coutume de le dire : « la vie est pleine de mystères qu’il faut impérativement découvrir ». Alors, il jeta ses inquiétudes et ses peurs aux orties. Il commença à ausculter sa voisine de banquette à l’aide d’un regard rempli de délectation et surtout de concupiscence. Chaque partie visible du corps de Ntsame l’émoustillait et il ne s’en cachait pas. De sa peau couleur ébène, qui était aussi lisse qu’un silure du Kye, à son profond regard enivrant en passant par les fossettes sur ses joues et ses dents du bonheur, il passa tout au crible. Et il se rendit compte que Ntsame était indubitablement la perle rare que tout bon baroudeur aimerait avoir en sa possession. Las de sa souffrance, alors que le taxi-brousse dans lequel ils étaient n’avait pas encore roulé sur deux kilomètres, Eyi afficha son plus beau sourire en se rapprochant de Ntsame. Il adopta une voix non moins suave que celle de Barry White. Inutile de préciser que le dialogue était en fang. Malheureusement, la traduction en français altère le côté poétique de leur sublime échange.

 

  • Eyi : Bonjour belle demoiselle
  • Ntsame : Bonjour à vous
  • Eyi : O ne eyola yê ? O ne ngwan z’ayong ? (Quel est ton nom ? De quelle tribu es-tu ?)

La dernière question est très importante. L’endogamie étant proscrite chez les fang et l’inceste sévèrement puni, il est quasiment obligatoire de connaître l’origine tribale de la femme à qui l’on fait la cour. Cette question ne se limite pas qu’en cas de séduction. Elle concerne l’ensemble des relations interpersonnelles de ce peuple. L’appartenance à une tribu est la carte d’identité du fang. Elle permet de savoir si l’on a une quelconque parenté avec qui que ce soit où que l’on soit, ce qui n’est pas anodin. Car la manière d’être dans une localité dépend du type de parentalité qui nous lie aux autochtones. 

En affichant un petit sourire coquin, qui mit plus en avant ses fossettes, Ntsame répondit laconiquement à Eyi : « Je me nomme Ntsame. Je suis de la tribu Eba du village Yanemvé. À propos de mes oncles, ils sont Essandone du village Agnizock ». Eyi était ravi par cette réponse. Il n’avait aucun lien de parenté qui lui aurait interdit une éventuelle aventure avec Ntsame. Avec les yeux qui scintillaient d’allégresse, il poursuivit. « Quant à moi, je me nomme Eyi. Je suis un vaillant Essamvus du village Aniane. En ce qui concerne mes oncles, ils sont Essamko du village Avazock ». Le décor étant planté, les deux voyageurs ne se turent plus durant les 75 km qui séparent les deux villes. Entre éclats de rire et petites tapes complices à l’épaule, ils donnaient l’impression de se connaître depuis belle lurette. Il faut avouer qu’Eyi est un homme à femmes qui est plutôt avenant, plein d’entrain et physiquement, on pourrait le qualifier d’Appolon. Par ailleurs, la bague de mariage qui porte ne semblait pas freiner la croissance du nombre de ses conquêtes. On se demande si son mariage ne les a pas stimulées. Car, depuis cet événement, Eyi ne connaît plus le moindre échec. Chacun de ses tirs fait toujours mouche. Conscients de cette réussite impressionnante auprès de la gent féminine, nous l’avions surnommé le Don Juan d’Aniane et il est fier de dévoiler ce pseudonyme à certaines femmes qu’il convoite.

 

Quand le taxi-brousse arriva dans la commune d’Oyem précisément à la gare d’Akoakam, tous les passagers descendirent. Eyi ne quittait toujours pas Ntsame. Avant de lui donner son numéro de téléphone, en profitant de l’éloignement des oreilles indiscrètes des autres voyageurs, Ntsame tint à mettre les choses au clair avant qu’ils ne se séparassent. Elle prévint Eyi qu’elle vivait avec un homme, un militaire nommé Menie. Ce dernier venait de rentrer d’une mission à Bangui où il avait été en proie aux tirs et au harcèlement des Anti-Balaka et des miliciens de la Seleka. Il avait les nerfs à vif et des sauts d’humeur récurrents. Il n’a pas eu de suivi psychologique. À peine revenu au pays, il avait remis sa tenue pour reprendre le travail sans un réel repos. Or, ces soldats doivent vider leur esprit en parlant à des gens capables de les aider. Cependant, avant le départ de Menie, leur couple battait déjà de l’aile. D’après Ntsame, cette union agonisait, car elle avait atteint la phase terminale de son cancer. Mais le compagnon de Ntsame ne voyait pas les choses de cette façon. Il ne voulait pas entendre parler de rupture, de séparation. Au contraire, il parlait de mariage, d’enfant, de relation sur le long terme. Dans le même temps, sa jalousie se chronicisait au fil des jours. Il ne laissait plus assez d’espace et de liberté à sa concubine. Ntsame vivait en enfer. Menie fouillait son téléphone jour et nuit. Il appelait les numéros qu’il ne connaissait pas. Il voulait maintenant que Ntsame cesse d’aller en cours au centre de formation où elle était inscrite, car il lui prêtait des aventures avec tous les enseignants. Ntsame en avait assez, c’est pour aller alerter ses parents qu’elle s’est déplacée dans son village. Avant de partir, elle donna quand même son numéro de téléphone à Eyi, mais elle lui précisa de ne jamais l’appeler les week-ends. Concernant les jours de semaine, il lui signifia de ne pas tenter de la joindre au-delà de 16 h. Puis elle embarqua dans un taxi en direction de son domicile. Eyi resta debout en se frottant les mains à la limite de l’exultation. Son cœur débordait d’allégresse, car il avait l’occasion d’agrandir le nombre de ses conquêtes, en plus, il pouvait classer Ntsame dans la catégorie du haut de gamme. Par ailleurs, il n’avait cure des mises en garde de cette dernière. Aucun homme ou un danger quelconque n’avait eu jusque-là le mérite d’annihiler les ambitions du Don Juan d’Aniane. Ce petit militaire avait-il le cuir assez solide pour nourrir une telle entreprise ? Se demandait Eyi. Il se vantait également dans l’ensemble du quartier en disant haut et fort que celui qui va l’arrêter doit avoir au moins quatre évu (organe ou esprit mythologique qui donnerait un pouvoir surnaturel aux hommes) dans son ventre. Eyi prétendait qu’il avait cocufié un gouverneur de la province et que ce dernier avait dû se séparer de sa femme afin de sauver son honneur. Personne ne croyait à cette histoire, mais il continuait à la propager autour de lui en forgeant ainsi son mythe.

Les jours puis les semaines passèrent et Eyi oublia de contacter Ntsame. Il faut dire qu’il avait vraiment des dossiers à traiter. Entre sa pléthore de problèmes de couple avec son épouse et ses nombreuses maîtresses disséminées dans la ville, il n’avait pas trop de temps pour une nouvelle aventure. En plus, son patron le surveillait comme du lait sur le feu. Il ne lui laissait plus un temps de répit aux heures de travail. Il s’était trop absenté les mois précédents. Cela a eu le mérite d’irriter son employeur au point de brandir la menace du licenciement. Les bruits de couloir affirmaient avec grande conviction que cet absentéisme était lié à sa forte fréquentation des motels et des chambres de passe. Et Eyi garda son emploi uniquement grâce aux loyaux services qu’il rendait à son patron. Ce dernier n’était pas amnésique. Aucune âme dans la boîte n’ignorait qu’Eyi était le principal pourvoyeur de chair fraîche au chef. Comme Eyi, le manager était un cochon libidineux qui n’hésitait pas à complimenter l’anatomie de ses employées. Perdre Eyi n’était pas une chose qu’il envisageait, son appétence pour les petites lycéennes était trop forte. En plus, il n’avait aucun autre contact pour le connecter à un nouveau réseau de placement d’adolescentes. En somme, Eyi le tenait un peu par le cou, si ce n’est une autre partie du corps que la décence nous interdit de nommer. Néanmoins en tant que directeur d’entreprise, un rappel à l’ordre s’imposait par rapport à son employé. Quant à ce dernier, alors qu’il s’ennuyait dans son bureau, en début d’après-midi, il entreprit de regarder sa liste de contact sur Whatsapp. C’est ainsi qu’il se revit la photo de Ntsame. À l’instant, il prit conscience de son erreur. Comment avait-il oublié cette si magnifique demoiselle ? Il se maudissait pour avoir laissé passer tout ce temps sans avoir contacté cette jolie créature. Il décida de fait de l’appeler. Il n’était que 14 h, l’heure fatidique n’était pas encore arrivée. Le bouledogue se trouvait sans doute dans son camp. Ils auront toute la latitude de bien parler. Qui sait, ils pourront éventuellement se donner un rendez-vous. Au demeurant, il se demandait si Ntsame se souviendrait de lui. En tous les cas, il n’avait rien à perdre excepté un peu de crédit de communication. Il lança l’appel tout en se raclant la gorge dans l’espoir de sortir sa voix la plus suave dès les premiers mots de Ntsame.

Le téléphone ne sonna qu’une seule fois et l’on décrocha. Alors qu’il s’attendait à une voix féminine, malheureusement Eyi entendit celle d’un homme abrupt et sans tact. Il envoya froidement : « Allô, c’est qui ? ». Un adage fang dit : « mbô dzam egna bele fak ». En d’autres termes, « le maniganceur a toujours un coup d’avance ». Eyi avait de la ressource. Il n’était pas né de la dernière saison des pluies. Il comprit sans même avoir demandé quoi que ce soit qu’à l’autre bout du fil se trouvait le compagnon jaloux. Lui qui se vantait de ne connaître aucune crainte, il faisait tout pour s’épargner les ennuis et les vaines confrontations. L’affrontement, d’après Eyi, ne venait qu’en dernier recours. Il aimait citer Mao Tsé Toung dans ces cas-là : « nous n’aimons pas la guerre, mais nous n’en avons pas peur ». Sans tergiverser, il répondit instantanément à son interlocuteur en baragouinant un charabia qui ressemblait à du wolof. « Allô ! Salif. Nangadef (loblobloblob) ». Curieusement, Menie tomba dans les rets du Don Juan d’Aniane. Il expliqua à Eyi qu’il s’était trompé de numéro. Mais ce dernier poussa le vice plus loin en adoptant un parfait accent sénégalais quand il se mit à parler en français. Il ne voulait pas s’arrêter en si bon chemin afin de ne pas susciter le moindre soupçon. Il continua à lui poser des questions du type : « D’accord, mais tu ne connais pas mon frère Salif le vendeur de téléphones de Petit-Paris ? » Agacé, le militaire raccrocha. Ce fut un ouf de soulagement pour Eyi. Il venait d’éviter un drame, par sa malice, il avait peut-être sauvé la vie de Ntsame. Il ne s’imaginait même pas la galère dans laquelle elle se serait retrouvée si l’atrabilaire Menie avait su qu’il venait de parler à un soupirant de sa bien-aimée. Il aurait pu courir sus à la pauvre de façon véhémente à son retour à la maison.

Quelques jours plus tard, alors qu’Eyi était dans un magasin d’alimentation générale, il entendit une voix féminine l’interpeller dans son dos. Ce n’était pas la première fois que cela lui arrivait, pour un bourreau des cœurs de son acabit, c’était plutôt son quotidien. En se retournant, grand fut son étonnement en constatant que Ntsame se tenait devant lui. Son incroyable beauté illuminait toujours son visage. Eyi la salua avec enjouement. Puis il lui raconta la mésaventure qu'il avait eu au téléphone avec Menie lorsqu’il avait tenté de la joindre. Affligée par cet accroc, Ntsame prie Eyi de l’en excuser. Puis, elle lui expliqua ce qui justifiait que ce ne soit pas elle qui avait répondu ce jour-là. Car, après une nouvelle crise de jalousie qui faillit tourner en violence conjugale, son amoureux de militaire lui confisqua son téléphone. Il arguait que c’est lui qui le lui avait offert en guise d’amour. Par conséquent, il avait aussi le droit de le récupérer quand bon lui semblait. Dès cet instant, il se permettait maintenant de répondre à ses appels voire à ses messages. Malheureusement, Ntsame n’avait pas les moyens de s’en acheter un nouveau. Elle était dorénavant suspendue aux humeurs de Menie. Il lui remettait l’outil de communication quand cela lui plaisait avant de l’avoir agonie de tout ce qu’il connaissait comme qualificatifs méprisants. Curieusement, tout ce que Ntsame racontait n’altérait point l’envie d’Eyi. Au contraire, tout cela motivait son ambition, car sa nature nourrissait une perfide appétition du risque. Il désirait Ntsame et ce n’était pas la jalousie maladive de ce pauvre troufion, sans doute, atteint d’un trouble post-traumatique qui allait le freiner. Soudain, il interrompit Ntsame en posant son index sur ses lèvres. La jeune dame fut ébahie par ce geste empreint d’impudence. Elle ne s’y attendait vraiment pas. Elle se tut tout en ayant son petit souci coquin qui déstabilisait tant Eyi. Il y avait comme une débauche de phéromones dans l’air. Les sens d’Eyi atteignirent l’acmé, le climax. Ntsame le fixait, mais il demeurait claquemuré dans son silence avec une expression faciale impavide. Ntsame n’y lisait aucun message. Ils voguaient dans le suspens. Puis il décontracta son visage en affichant son air le plus solaire. Tout en la soutenant du regard, il lui dit d’une voix velouteuse lestée de volupté : « Et si je t’offrais un téléphone pour que nous restions en contact ? ».  

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