Le destin d’Abeng et d’Ekom (deuxième partie)

Publié le par Nguema Ndong

Le destin d’Abeng et d’Ekom (deuxième partie)

Nfoulezem était bien plus qu’un chantier forestier, mais un centre industriel où l’on trouvait une grande scierie ; des ateliers pour l’affûtage du bois, pour la mécanique, pour la menuiserie ; des magasins d’outils et de pièces de rechange ; un dispensaire ; une école pour les Autochtones ; une gendarmerie ; etc. On y trouvait également un chemin de fer qui permettait d’approvisionner la scierie en grume et d’acheminer ses produits vers les localités environnantes qui avaient un accès sur l’Estuaire du Como. Nfoulezem était par ailleurs une bourgade au peuplement cosmopolite. On y comptait des milliers de Gabonais, quelques ressortissants des autres colonies françaises et une centaine d'Européens. Comme l’indique son nom, c’était véritablement la croisée des chemins. Sa prospérité attirait les populations du nord et du sud du pays. Tous ceux qui en avaient entendu parler rêvaient d’y venir chercher fortune. Quand Evouna et Mezui y arrivèrent, Nfoulezen était à l’acmé de son faste. C’était sans doute le principal pourvoyeur de bois de la colonie du Gabon. La première fois que les deux frères ont vu toutes ces maisons en bois, ils se juraient de partir de là avec les mains pleines de richesses. Ils avaient atteint leur but, il ne leur restait plus qu’à trouver un hébergement. Cela fut rendu possible grâce à la solidarité de la petite communauté des gens de leur région. Des personnes qui les avaient précédés sur place. Ce sont eux qui les aidèrent également à trouver du travail. Evouna fut embauché à la scierie quant à Mezui, il trouva un poste à l’atelier de mécanique. Au bout de quelques mois, ils aménagèrent un lotissement que leur avait octroyé l’administration du territoire. Ils y bâtirent un modeste logis et y menèrent une existence austère. Ils se privaient de tous les excès de la vie auxquels s’adonnaient les autres travailleurs. Ni plaisir du lit ni plaisir de la bouteille. Leurs dépenses ne se limitaient qu’à l’achat de nourriture et au pétrole lampant. Parfois, il leur arrivait de passer des jours dans une totale obscurité en ne s’éclairant que grâce à la lune. Ils économisaient leurs revenus afin d’en avoir assez pour retourner dans leur village dans le dessein de relancer la culture du cacao. Ils ne souhaitaient pas s’enraciner à Nfoulezem comme bon nombre parmi ceux de leur région. Ils avaient promis à leurs proches qu’ils reviendraient et ils n’avaient toujours pas changé d’avis. Du coup, sans le vouloir, ils créaient une distance avec les restes de la communauté. On leur reprochait souvent ce manque d’intégration. Toutefois, ils participaient à certaines cérémonies et ils aidaient ceux qui les sollicitaient. Tout le monde les appréciait pour leur rigueur. Que ce soient leurs chefs ou leurs collègues. On ne parlait d’eux qu’en termes élogieux.

À Nfoulezem, les conditions de travail étaient des plus rudimentaires, voire dégradantes, pour les employés. On n’était pas très loin de ce qu’André Gide décrit dans son Voyage au Congo. Les propriétaires ne se souciaient que très peu de la sécurité sur les chantiers. Ils appliquaient la logique du profit avant l’homme, pour reprendre le titre de l’ouvrage de Noam Chomsky. On y dénombrait des milliers d’accidents par an et des dizaines étaient parfois mortels. À mesure que l’activité industrielle s’accroissait sur ce site, la probabilité de perdre sa vie devenait plus grande. Nul ne l’ignorait et les résidents de Nfoulenzem vivaient avec cette épée de Damoclès suspendue au-dessus de leur tête. C’est ainsi qu’une fin d’après-midi, alors que Mezui était encore dans l’atelier de mécanique où il était en poste. Il aperçut, au loin, leur contremaître venir aux côtés d’un des collègues d’Evouna. Il s’agissait de Ngouanata, un ressortissant du sud du Gabon, précisément chez les Puvi. Il était l’une des rares personnes avec lesquelles les deux frères étaient intimement proches à Nfoulenzem. C’était quelqu’un d’une profonde probité et d’une rigueur à faire pâlir d’envie tous ceux qui étaient assis sur leurs principes. Evouna le décrivait également comme étant une personne rompue à la tâche. Il en avait non seulement le plus grand respect, mais aussi une parfaite affection. En voyant les deux hommes afficher un air grave, il déduisit que cela n’augurait rien de bon. En plus, rien ne pouvait justifier la présence de Ngouanata dans leurs locaux à cette heure. Le cœur de Mezui battait la chamade. Son visage masquait mal l’inquiétude qui l’envahissait. La veille, il avait rêvé de son père qui lui demandait d’être prudent et prendre soin d’Evouna. Il n’avait pas su interpréter ce message. Était-ce une prémonition macabre ? Il en doutait. Mais les deux individus s’approchaient de plus belle. En arrivant à sa hauteur, il constata que Ngouanata était larmoyant. Quant au contremaître, il se décoiffa puis il posa sa main sur l’épaule de Mezui. Sotto voce et avec beaucoup d’émotion, il lui annonça qu’Evouna venait de rendre l’âme. Il avait été victime d’un accident à la scierie. Les câbles qui fixaient des grumes à remorque avaient cédé. Malheureusement, Evouna passait par là. Il fut aplati par cette énorme charge. Il mourut sur le champ sans dire un dernier mot ou un simple cri de souffrance. Mezui n’eut ni la force ni le courage d’écouter tout ce récit morbide que racontait son interlocuteur. Il avait l’impression d’avoir été foudroyé. Il perdit momentanément l’audition et il n’arrivait plus à émettre le moindre son de sa bouche. Il n’en croyait pas ses oreilles. Il se disait qu’il était sans doute dans un cauchemar et qu’il se réveillerait d’une minute à l’autre. Qu’avait-il fait pour que le sort s’abattît sur lui de la sorte ? se demandait Mezui au fond de lui. Evouna n’était pas qu’un simple grand frère. C’était sa seconde figure paternelle. Il avait su le nourrir, le protéger, l’accompagner, le guider et bien plus après le départ de Mboulou vers l’au-delà. Tout ce qu’il connaissait de la vie, c’est lui qui le lui avait enseigné. Il s’interrogeait sur son avenir. Comment allait-il maintenant vivre dans ce monde en l’absence d’Evouna ? se questionna-t-il. Il n’avait jamais rien fait dans sa vie sans l’intervention de son frère. Plongé dans sa détresse, il pensa à la réaction de leur vieille mère, mais également celle d’Adou. Comment recevront-elles cette horrible nouvelle ? Ayingone pourrait-elle survivre à un tel choc ? Elle avait déjà subi la perte de son mari, elle devrait maintenant supporter la perte de son fils. Pour tous les parents, c’est la pire chose qui puisse leur arriver, partir après leur progéniture. C’était trop pour lui et pour ces deux pauvres femmes qui ne verront ni la dépouille ni la sépulture de leur bien-aimé. Elles se contenteront d’une histoire, car aucune d’entre elles ne pourra venir à Nfoulenzem. Les enfants d’Evouna grandiront avec les souvenirs que les uns et les autres leur raconteront de ce père qu’ils ne connaîtront jamais. Mezui se sentait à nouveau orphelin, sa peine était si grande qu’il se mit à pleurer comme un enfant. Personne n’arrivait à le consoler. Ngouanata le tenait fermement dans ses bras et les deux versaient de chaudes larmes. L’ensemble des collègues de Mezui était frappé par une grande affliction et de la commisération, car nul n’ignorait la vénération que ce dernier vouait à son aîné.

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