Le destin d’Abeng et d’Ekom (quatrième partie)

Publié le par Nguema Ndong

Le destin d’Abeng et d’Ekom (quatrième partie)

Cela faisait déjà quelques semaines que Mengome était venu doter Abeng à Mbwema. Vu le jeune âge de l’épouse, la cérémonie s’était tenue à huis clos, dans la stricte intimité familiale. Il avait versé une coquette somme d’argent et les différents effets que la tradition exigeait. C’était un homme d’une soixantaine d’années, avec une tête chenue et atteinte de l’embonpoint. Ce polygame, marié à trois femmes, était originaire du village Minka’a chez les Yenguign. C’est donc là-bas que Mezui et Adou devaient accompagner Abeng. La jeune fille ne cessait de pleurer durant tout le voyage. D’ailleurs quand sa mère lui avait annoncé qu’elle allait les quitter pour des raisons de mariage, Abeng avait versé des larmes pendant de longs jours. Les choses s’envenimèrent lorsqu’elle vit celui à qui elle était promise. Elle n’en revenait pas, Mengome était bien plus âgé que Mezui. Il avait l’aspect physique de ses grands-pères. Elle demandait pardon à ses parents, car elle croyait qu’ils la punissaient pour une faute qu’elle aurait commise. Mais toutes ses plaintes ne changeaient rien à la décision prise. En arrivant à l’entrée du village, Mezui ordonna à Abeng de sécher ses larmes et de cesser de pleurer. Il lui dit que ce n’est pas élégant d’arriver ainsi dans sa nouvelle famille. La fillette s’exécuta et elle s’essuya. Quand ils s’introduisirent dans la concession de Mengome, ils se rendirent compte de la présence d’une dizaine de personnes qui les attendaient. On les reçut avec tous les honneurs et tout le faste possible. Mengome avait mis les petits plats dans les grands. Rien ne fut laissé au hasard. C’était un grand jour pour lui, car il recevait sa quatrième épouse. L’ambiance était bon enfant. Les femmes entonnaient avec enthousiasme des chants nuptiaux qui étaient de temps en temps ponctués d’Oyenga. Il y avait de la nourriture en abondance et l’alcool coulait à flots. C’était un vrai festin qui se poursuivit jusqu’au milieu de la nuit. Le lendemain matin, Mezui et Adou devaient reprendre le chemin du retour. Abeng comprit alors que le moment qu’elle redoutait le plus était arrivé. Toujours dans la chambre où elle était logée et qu’elle n’avait pas le droit de quitter, elle entendait les voix de ses parents qui disaient au revoir. Elle ne les vit donc pas partir. Cela l’affligea considérablement au point de hurler en pleurant. Son chagrin devint de plus en plus grand. Quelques minutes plus tard, Mengome apparut devant elle en compagnie de sa première épouse, Akoma. Il lui expliqua qu’elle sera à compter ce jour sa nouvelle mère jusqu’à ce qu’arrivent ses premiers saignements menstruels. Dès cet instant, il pourra dorénavant le posséder comme toutes ses autres femmes. Abeng ne comprenait aucun mot de tout ce que lui disait Mengome. Son jeune âge ne lui permettait pas de saisir le sens de tel discours. Seul l’air grave de Mengome lui fit imaginer que son avenir au sein de la famille de cet homme ne serait pas tout rose, de tout repos.

Akoma s’occupait d’Abeng comme de son propre enfant. Cette dernière l’appelait d’ailleurs Nina5. Elle dormait dans sa case en compagnie des propres enfants d’Akoma. Certains étaient bien plus âgés qu’elle. Elle les voyait plutôt comme des sœurs et des frères et non des beaux-enfants. Ils jouaient comme leur âge le leur imposait. Quant à Mengome, il refusait qu’elle l’appelle Tita6. Il lui disait sèchement : « ne me désigne plus ainsi, car tu es mon épouse comme toutes les autres ». Cette remise à l’ordre n’avait pas d’importance pour Abeng, elle continuait à le désigner de cette manière. Nonobstant les légères objurgations de Mengome, Abeng s’était néanmoins bien intégrée dans ce foyer au point qu’il lui arrivait parfois d’oublier sa famille restée à Mbwema ou le sort qui l’attendait quand viendra la puberté. La seule chose qui la dérangeait à Minka'a, c’était de voir ceux et celles de son âge prendre le chemin de l’école occidentale. Alors que de son côté, elle allait au champ tous les jours en compagnie de sa mère adoptive. Pendant que les autres apprenaient à parler la langue du blanc et bien de choses intéressantes, Akoma lui montrait comment planter le manioc, l’arachide, les courges, etc. On la préparait à devenir une femme au foyer. Cela dura environ cinq longues années au cours desquelles son corps se métamorphosa à la grande satisfaction de Mengome qui attendait avec impatience de cueillir sa fleur. Puis un matin, elle se réveilla dans une flaque de sang. La pauvre enfant courut vers Akoma, car elle se croyait malade. La bonne dame lui dit qu’elle était enfin devenue femme. C’est alors que lui revint le souvenir des paroles que lui avait proférées Mengome lorsque ses parents étaient venus la laisser chez lui. Cependant, elle voulut connaître le sens exact de l’expression être devenue une femme. C’est alors qu’Akoma lui expliqua qu’elle était maintenant apte à faire des enfants. Cela voulait dire qu’il était venu pour elle le temps de dormir dans le même lit que son mari, Mengome. Mais pour la jeune Abeng, il n’en était pas question. Comment pouvait-elle oser toucher de façon suggestive cet homme qu’elle voyait comme un père ? « On ne fait pas ces choses avec son père », dit-elle à Akoma. Dans son cerveau d’enfant de douze ans, il n’y avait pas de place pour penser à une telle horreur. Le long exposé d’Akoma resta lettre morte. Abeng ne souhaitait pas changer d’avis. Pas question de partager la couche de ce vieil homme. Malheureusement pour elle, le même jour, on tint Mengome au courant de l’évolution physiologique de sa quatrième épouse. « Enfin ! » s’exclama-t-il. Son regard trahissait une lueur qui exprimait la joie. Il avait tant rêvé de ce moment. Ces trois premiers mariages furent avec des nubiles. Il n’avait jamais eu l’occasion d’avoir une si jeune fille dans son lit. Il mourait d’envie de passer cette première nuit avec Abeng. 

 

Quelques jours plus tard, alors que Abeng accompagnait Akoma une nouvelle fois au champ, celle-ci lui dit : « Abeng, Mengome a décidé que cette nuit, tu la passeras dans sa case ». Abeng fondit en larmes à l’écoute de ces mots. Cela faisait un moment qu’elle redoutait cet instant qui allait finalement arriver. On lui en avait si souvent parlé depuis des années qu’elle avait fini par s’imaginer que cela ne se réaliserait point. Pour elle, c’était devenu une espèce d’épouvantail que l’on brandissait devant elle pour l’effrayer quand elle se comportait mal. Mais à entendre Akoma, il ne s’agissait plus de mythe, mais d’une réalité. Ainsi, dans son sanglotement, elle ne cessait de répéter : « On ne dort pas les papas. On ne dort pas les papas ». Akoma comprenait l’inquiétude et la détresse de sa jeune coépouse. Elle avait des enfants de son âge. Elle imaginait la souffrance que cela lui causerait si d’aventure l’une d’entre elles était donnée en mariage à un homme plus âgé qu’elle. Mais elle n’avait pas le choix. En tant que première épouse, Mengome lui avait confié la responsabilité de préparer Abeng à cette première nuit dans le lit conjugal. Elle savait que son mari était ferme et vindicatif. Elle aurait payé son refus par une longue privation d’avantages de la part de Mengome. Elle n’ignorait pas ses colères noires et ses décisions cruelles. Une fois, à cause d’un différend qui les opposait, Mengome l’avait menacée de donner en mariage l’une de ses filles, la pauvre n’avait que cinq ans. C’est donc à contrecœur qu’Akoma prêchait pour la chapelle du père Mengome. Elle mentionna à Abeng qu’il était préférable, pour elle, d’accepter, car leur époux pouvait se montrer très violent. Il n’aimait pas qu’on lui refusât quoi que ce soit. De gré ou de force, il parvenait toujours à ses fins et c’est ainsi qu’il avait bâti tout ce qu’il possédait. D’ailleurs, dans tout son canton et au-delà, on le surnommait Ngët-Zong7. Tout le monde savait qu’il n’était pas un adepte des longues négociations. Il avait plutôt un profond amour de l’action directe. Il fallait mûrement réfléchir avant de lui dire non. Abeng était donc prévenue du risque qu’elle encourrait au cas où l’idée de tourner le dos à Mengome lui aurait traversé l’esprit. 

 

Lorsqu’elles rentrèrent au village, Abeng avait la mine des mauvais jours. On lisait une grande tristesse sur son visage. Elle avait l’air d’une condamnée à mort qui vit ses dernières, car sa situation différenciait très peu de cet exemple. En effet, elle allait non seulement perdre son innocence dans d’atroces souffrances, mais elle serait également violée par Mengome qui n’aurait que faire de son consentement. Il avait payé lourdement pour l’épouser. Alors pourquoi devrait-il la supplier pour lui prendre ce qu’elle a de plus cher ? Ce rustre ne sera pas doux. En plus, comment pourra-t-elle accepter qu’un si vieil homme la touche ? Le temps s’égrainait et l’heure fatidique approchait. La nuit couvrait Minka’a de son épais manteau et les cases se fermaient les unes après les autres. En zone rurale, on dort tôt et pour être debout à l’aube. Akoma prit Abeng par la main, elle la conduisit vers la chambre de Mengome. La pauvre enfant suppliait sa rivale de ne pas le faire. Elle disait que Mengome lui ferait du mal. Elle pleurait de plus en plus, mais Akoma n’abandonnait pas son entreprise. Elle restait impassible, même si dans son for intérieur cela la torturait considérablement. Arrivées dans la pièce où chaque épouse venait passer sa nuit avec Mengome, elle demanda à Abeng de s’asseoir sur le lit. Elle lui conseilla de ne pas tenter de résister à son homme, cela risquerait de rendre les choses plus difficiles. En sortant de cette chambre, elle lui souhaita du courage et lui garantit qu’après cette nuit, tout serait désormais plus facile avec l’habitude. Abeng était donc toute seule dans cette chambre lugubre éclairée à l’aide d’une lampe-tempête. Il n’y avait pas grand-chose si ce n’est quelques bouteilles remplies de décoctions faites de racines et d’écorces. Abeng n’était vêtue que d’un simple pagne. Au bout de quelques heures, Mengome s’introduisit dans la chambre. Il se tint devant elle en la fixant droit dans les yeux. Il ne lui adressa aucun mot. Il sortit une noix de cola de la poche de son pantalon et la jeta dans sa bouche. Il la mâcha avec acharnement. Puis, il prit une de ces nombreuses bouteilles qui parsemaient tous les coins de la pièce. Il en but goulûment l’équivalent de deux rasades. Ces mixtures étaient donc des sortes d’aphrodisiaques en même temps des remontants pour parer tout éventuel problème érectile. À son âge, beaucoup d’hommes commencent à douter de leurs prouesses sexuelles. Il déposa la bouteille et il ôta sa chemise en dévoilant son énorme ventre qu’il massait légèrement. Abeng ne cessait de sangloter. Elle se colla au mur. Elle avait l’air d’un petit chien battu. On pouvait apercevoir l’effroi dans ses yeux à des kilomètres. Il fallait manquer d’humanité, être doté d’un cœur d’airain, pour vouloir la blesser. Ce qui en toute évidence était le cas de Mengome. Vu que tout cela ne le perturbait nullement. Il avait un but à atteindre et rien ne l’aurait arrêté dans sa progression. Alors, il dit à Abeng d’une voix étranglée, histoire de l'emberlificoter un peu : « N’aie pas peur. Je ne te ferai aucun mal ». Il avança vers le lit en titubant légèrement et il s’assit non loin de la fillette. Il avait une forte haleine avinée qui trahissait une grande consommation de Melamba8. Et quand il voulut poser une main sur sa cuisse, à une vitesse fulgurante, Abeng se saisit d’une bouteille et la fracassa violemment sur la tête de Mengome. La douleur était si vive qu’il hurla sa douleur avec d’un cri strident qui transperça le silence dans lequel le village était déjà plongé. On aurait cru qu’on l’écorchait vif. Il s’effondra par terre et le sang jaillit du point d’impact tel un geyser. En voyant que son bourreau sombrait sous l’effet du coup reçu, Abeng prit ses jambes au cou et sortit à vive allure de cette case pour fendre la pénombre. Elle savait qu’un malheur pouvait lui arriver si jamais elle restait dans ce village. Elle venait de commettre l’irréparable. Oser porter des coups à son époux, un notable craint dans toute la contrée. Alors, elle voulut courir aussi loin que ses forces le lui permettraient. Elle n’avait plus peur de l’obscurité, des hiboux, des panthères, des damans, des Ebigan9, des Ze Mindzeng10, etc. Elle se disait que rien de pire par rapport à ce que lui ferait Mengome ne pouvait lui arriver sur cette route peu fréquentée à la tombée de la nuit. Ainsi, elle courait sans se retourner, sans chercher à savoir si des gens étaient à ses trousses.

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5Maman

6Papa

7Intransigeant et hardi

8Boisson alcoolisée faite à base de canne à sucre.
9Sorte de monstre imaginaire qui s’attaque aux personnes qui s’aventurent toutes seules dans la forêt ou dans la nuit.

10Bandits de grand chemin.

 

 

 

 

Publié dans Fiction

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