Le destin d’Abeng et d’Ekom (sixième et dernière partie)

Publié le par Nguema Ndong

Le destin d’Abeng et d’Ekom (sixième et dernière partie)

Quelques jours plus tard, Mengome envoya un émissaire à Mbwéma afin d’annoncer sa venue prochaine chez son beau-père, Mezui. On l’attendait avec le plus grand intérêt. Une semaine après, Mengome et sa suite arrivèrent. Il était accompagné de deux des épouses, de trois de ses frères et d’un oncle maternel. Sur le haut de sa tête, on apercevait une vilaine blessure en cicatrisation. Cela témoignait de la violence du coup qu’il avait reçu. L’ambiance était électrique. Ce n’était pas une déclaration de guerre, mais l’humeur générale n’y était pas loin. Car Mengome était venu demander réparation. Abeng l’avait humilié comme personne avant elle. Elle n’avait pas seulement tiré la barbe à sa majesté, elle l’avait carrément déshabillé. Cela ne devait pas rester ainsi de peur d’engendrer un effet de contagion. Il ne souhaitait pas devenir la risée de sa contrée et voir son autorité sapée. Il en avait besoin, cela contentait son ego. La bonne humeur qui caractérisait les réceptions des étrangers répondait aux abonnés absents ce jour. D’ailleurs, Mengome n’apporta aucun présent à sa belle-mère comme le suggère la coutume. Ils furent directement reçus dans la maison de Mezui qui convoqua à l’occasion quelques-uns de ses cousins du village et l’aîné des frères de son père, Etougou. Bien évidemment, Adou et Ayingone aussi assistaient à cette espèce de conciliabule. Quant à Abeng, elle se trouvait dans l’une des chambres aux côtés de sa cadette Ekom. De là-bas, elles entendaient tout ce qui se disait dans la pièce centrale. 

 

Les deux familles étaient assises face à face. Mezui prit la parole en premier en se tenant debout au milieu de la pièce. D’une voix de stentor, il souhaita la bienvenue à ses hôtes. Après avoir exprimé la joie de recevoir son gendre et sa suite, il présenta les différentes personnes qui l’accompagnaient. Il précisa, toutefois, que ce n’était qu’avec l’autorisation de son père Etougou qu’il avait la parole. Parce que ce dernier désirait que les nouvelles générations fissent leurs preuves. Par cette notification, il montrait de la déférence à son oncle. Après cette entrée en matière, il donna la parole à Mengome en retournant s’asseoir. Mengome prit sa place et il commença à relater la mésaventure qu’il avait eue avec Abeng. Et pour finir, il fit comprendre à sa belle-famille qu’il répudiait leur fille. Il ne voulait plus la revoir dans son village. Elle était venue semer la graine de la révolte. Pour le polygame qu’il était, cela était un mauvais signe. Abeng aurait pu contaminer ses autres épouses avec ses idées rébellionnaires et cela aurait mis en mal la cohésion de son clan. Par ailleurs, son geste a abâtardi son image, il a montré sa vulnérabilité, ce qui constitue un handicap lorsque l’on est à la tête d’une famille nombreuse comme la sienne. Pour Mengome, Abeng était une femme à problème, une factieuse. Cependant, comme Mezui lui devait encore une dot, il fallait bien trouver une solution. C’est donc cette solution qu’il était venu entendre de la bouche de son beau-père. Après ces mots, il regagna sa place. Mezui reprit la parole, les choses ne semblaient pas faciles. Cette fois, il demanda une suspension de séance pour une concertation avec les siens, Essoa. Ils sortirent de la maison pour discuter entre eux afin de trouver une solution au problème posé par Mengome. Bien avant l’arrivée de Mengome, Mezui avait déjà pensé à une issue à ce litige. Il savait qu’après ce que sa fille avait fait, il serait impossible qu’elle soit à nouveau admise au sein de cette famille. Par ailleurs, il ne voyait pas Abeng repartir à Minka’a. Les choses pourraient mal tourner. Ainsi, arrivé à l’Essoa, Mezui proposa son point de vue à l’appréciation des personnes présentes. Pour lui, il fallait faire une sorte de remplacement numérique. Abeng étant devenue persona non grata chez Mengome et lui, n’ayant pas les moyens de rembourser la dot qu’il avait perçue, la seule option qui lui restait à cet instant n’était que de trouver une autre femme à Mengome. De ce fait, il décida que sera Ekom, la fille qu’il avait eue avec Adou. Cette dernière n’était alors âgée que de sept ans. Pour la grande majorité des hommes, cela ne posait aucun problème, au contraire ils trouvaient que c’était une approche plutôt sage. Quant à Adou et Ayingone, elles protestèrent. Ayingone expliqua qu’après le fiasco du premier mariage, refaire la même erreur relevait du manque de discernement. Car l’histoire se répète toujours deux fois. Ekom allait indubitablement suivre la voie tracée par sa grande sœur. Elle n’accepterait pas de devenir l’épouse d’un vieil homme. Par conséquent, il fallait revoir sinon aménager la proposition de Mezui. Dans le camp des hommes, certains opinèrent du bonnet. Ils trouvèrent cette intervention pleine de bon sens. Adou compléta l’exposé de sa belle-mère en ajoutant que sa fille venait de commencer l’école. Pour elle, il était inconcevable qu’on la déscolarise alors que la plupart des filles étaient maintenant instruites dans ces écoles du blanc. Au demeurant, il lui semblait que la scolarité et le mariage étaient incompatibles. Comment une fille qui doit s’occuper de son foyer fera-t-elle pour bien apprendre ? Mais le point sur lequel elle insista et qui confluait avec le propos d’Ayingone portait sur l’âge de Mengome. Elle disait que l’on avait déjà traumatisé une de ses filles. Alors, elle ne souhaitait pas qu’une telle chose se reproduise. Après ces quelques réserves émises sur la proposition de Mezui, Etougou prit la parole en tant que patriarche de la famille. Il félicita les interventions des uns et des autres. De celles-ci, il en tira un condensé qui disait qu’Ekom serait donnée en mariage à Minka’a. Cependant, dans la maison de Mengome, on trouvait de beaux et vaillants garçons, Ekom serait la promise de l’un d’entre eux afin de parer à tout nouvel incident. Aussi, Ekom n’irait à Minka’a une fois que ses premières menstrues arriveraient. Mais elle devrait continuer sa scolarité au moins jusqu’à l’obtention de son Certificat d’Etudes Primaires. Tout le monde acquiesça, même si Adou ressentait un petit pincement au cœur. Elle ne voulait pas se séparer de sa dernière fille. Mais elle n’avait pas trop le choix. Cette situation s’imposait à eux afin d’éviter tout conflit avec Mengome et son clan. L’Essoa prit fin sur ces mots d’Etougou et le groupe regagna la maison pour apporter leur réponse aux attentes de Mengome.

À leur retour, ils trouvèrent Mengome en train de deviser avec ses frères. Ils avaient l’air optimistes, car il riait aux grands éclats. Mezui et les siens entrèrent dans la maison. Le calme revint. L’ambiance austère qui s’était dissipée régnait à nouveau en monarque. Mezui prit la parole et il exposa le compte rendu de leur Essoa. Mengome l’écoutait attentivement sans laisser échapper la moindre émotion. Quand le beau-père eut fini de parler, le gendre demanda, à son tour, de se retirer un court instant avec les siens. Avant toute réponse, ils souhaitaient également analyser en groupe les propositions de l’autre partie. Contrairement à l’Essoa des gens de Mbwema, celui des Yenguign de Minka’a ne mit pas trop de temps, car Mengome et les siens étaient déjà de retour en moins d’un quart d’heure. Ce dernier prit la parole à nouveau et il n’objecta aucun point de la proposition du règlement du conflit de Mezui. Toutefois, il demanda à voir la fameuse Ekom avant de rentrer chez lui. Au moins, il aura mis un visage sur le nom de sa prochaine bru. On fit venir la jeune fille qui se trouvait dans l’une des chambres aux côtés de son aînée. On lisait de la satisfaction dans le regard de Mengome. Il venait de sauver son honneur. En plus, il allait marier son fils. Pour un père de famille, trouver une épouse à son fils est une grande réussite. Il pouvait donc rentrer crânement dans son village et attendre cinq ou six ans pour assister à l’officialisation de cette union. La tension redescendit et les sourires refirent surface. On servit un copieux repas aux hôtes. Tout le monde semblait avoir le cœur en liesse. Sauf les deux petites filles. Nul ne vint prendre leur avis. Personne n’avait cure du sort d’Ekom. La pauvre allait passer les prochaines années avec cette crainte de voir arriver ses premières menstrues, ce qui sonnerait le glas de sa vie d’enfant. La fin de son innocence. Le début d’une vie conjugale qu’elle n’aurait pas choisie. Et pour Abeng, elle devrait porter sur sa conscience le sacrifice de la liberté de sa cadette. Car c’est à cause de son refus que cette dernière aura été donnée en mariage pour éviter un conflit entre deux familles. Mais en réalité, les deux sœurs ne sont que des victimes de l’ego d’un homme qui a cru bon de mettre ses intérêts au-dessus de l’avenir de ces jeunes filles. Mezui ne se souciait que très peu du sort de ces enfants, à croire qu’il n’en ressentait aucun amour. Il ne voyait en elles qu’une source de revenus, la dot. Il s’en est servi comme marchepied pour ses propres ambitions. Il souhaitait épouser une femme, tant pis, s’il le faut, il enverrait ses fillettes dans le lit d’un vieux libidineux. Et c’est ce qu’il fit. En définitive, l’histoire d’Abeng et d’Ekom est celle de plusieurs femmes à travers le monde et à travers les âges. S’il est vrai que les conditions des femmes ont beaucoup changé, il n’en demeure pas moins qu’à certains endroits et dans plusieurs familles règne encore une sorte de fixisme sur le sujet.     

 

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