Le destin d’Abeng et d’Ekom (troisième partie)

Publié le par Nguema Ndong

Le destin d’Abeng et d’Ekom (troisième partie)

Evouna eut un enterrement modeste non loin de la cité des indigènes. Tous les ressortissants de leur contrée et bien d’autres personnes vinrent lui rendre un dernier hommage. Cela démontrait qu’il était loin d’être une personne fate. Après cette cérémonie, Mezui démissionna de son emploi et il entreprit de rentrer dans son village. Il n’y avait pas de quoi être penaud. Un proverbe Fang ne nous enseigne-t-il pas que : « si le voyage tourne au drame, il vaut mieux retourner chez soi » ? Il n’y avait aucune oikophobie chez lui. Au contraire, le désir de retourner chez lui le persécutait. En plus, Mezui n’arrivait plus à vivre dans ce lieu qui lui avait arraché son frère. Cet endroit maudit qui l’avait rendu orphelin une seconde fois. Il ne pensait pas un seul instant voir quotidiennement la tombe de cet aîné qui lui avait tout appris. Son devoir était à Mbwema. C’était maintenant à lui de prendre la famille en charge, de s’occuper de l’éducation des enfants de son frère. En plus, ils avaient suffisamment d’argent pour rentrer chez lui, auprès des siens, même s’il portait une nouvelle qui indubitablement attristerait tout le clan. C’est alors qu’après avoir reçu sa paie, il amorça le voyage vers Mbwema cinq ans après leur arrivée à Nfoulenzem. Mais cette fois-ci, le voyage fut moins rude. Avec les économies qu’il avait engrangées, il se nourrissait convenablement et il n’avait plus l’obligation de travailler chez les gens pour s’offrir à manger. Il se permettait parfois d’emprunter les rares automobiles qui fréquentaient le tronçon, monnayant une modique somme. De temps en temps, tout seul allongé dans la pénombre, il versait des larmes. Le deuil le frappait. L’absence d’Evouna le rongeait. Il ne pensait qu’à lui. Seulement, il n’avait pas le droit d’être faible, car cela l’aurait déconcentré.

C’est à la tombée de la nuit que Mezui arriva à Mbwema. Personne ne l’attendait et nul ne connaissait l’horrible nouvelle qu’il portait. Il traversa tout le village sans croiser qui que ce soit. Quand il fut au niveau de leur concession, la peine et la douleur qu’il avait, pensait-il, oubliées durant quelques jours refirent surface. Il hésitait à aller affronter ses proches. Comment se prendrait-il pour leur annoncer cette macabre information ? Le courage le quittait à mesure qu’il se rapprochait de la cuisine de sa mère. Car l’affliction prenait de l’ampleur en lui. Il entendait des voix d’adultes et des cris d’enfants provenir de cette case. Les résidents étaient donc joviaux. Il comprit alors qu’il jouera le rôle du trouble-fête. Cela le perturbait vraiment. Parce qu’annoncer le décès d’un être cher à ses proches n’est pas une chose aisée. À l’instant, ils vous considèrent parfois comme le responsable du message que vous portez. Et c’est dans cet embarras que se trouvait Mezui. Néanmoins, il continue sa marche. Et lorsqu’il apparut au perron de la porte, Ayingone et Adou eurent l’impression de voir un fantôme. Elles crièrent son nom de façon synchronisée. Puis, elles se jetèrent sur lui et l’enlacèrent avec vigueur. Elles entonnèrent des cris d’allégresse spécifiques aux femmes Fang que l’on nomme Oyenga. Quant aux deux enfants, parce que Adou avait accouché d’une fille nommée Abeng après le départ de son époux, ils restèrent assis vu qu’ils ignoraient ce monsieur qui suscitait autant d’excitation chez leur mère et leur grand-mère. Mezui demeurait immobile et silencieux. Quand les deux femmes se dégagèrent, elles constatèrent qu’il avait les yeux pleins de larmes. Elles mirent d’abord cela sous le coup d’une très grande émotion. Après toutes ces années qu’il avait passées loin de sa famille, on pouvait le comprendre. Par amour des siens, il se permettait de faire entorse à une doxa qui disait que les hommes ne pleuraient pas en public surtout devant leur progéniture. Ains, les sanglots de Mezui témoignaient d’un sentiment enclin à une énorme tristesse. Partant, Ayingone questionna son fils sur la raison de ses larmes de sang. Elle connaissait bien Mezui, elle ne l’avait pas élevé pour en faire un adulte fragile qui fondrait en larmes à la première occasion. Inversement, elle en avait fait un vaillant garçon impassible qui savait masquer les émotions. Or, elle assistait à un spectacle différent. Qu’a-t-on fait à son enfant dans ce pays lointain où il avait passé un lustre ? Avait-elle échoué dans sa mission ? Toutes ces interrogations bouillaient en elle. Ainsi, Ayingone reposa la question à Mezui, cette fois en adoptant un ton sévère. Après quelques secondes d’attente, ce dernier lui répondit : « Mère, Evouna est décédé à Mfoulenzem ». Ces mots eurent l’effet d’un coup de tonnerre. Mezui n’avait pas fini de dire son récit que les deux femmes commencèrent à pleurer. Adou sortit de la maison pour se jeter dans la cour. Elle s’en roulait par terre tout en hurlant sa peine. Quant à Ayingone, elle s’effondra au milieu de la cuisine. Son fils la releva et la fit asseoir sur un des lits. Il la tenait dans ses bras. Ayingone avait l’impression de vivre un enfer. Elle n’en revenait pas. Son mari l’avait laissée toute jeune avec deux garçons à élever. Aujourd’hui c’est au tour de l’un d’entre eux de la précéder vers l’au-delà. Sa peine était si grande que Mezui qui souffrait aussi ne savait pas quoi lui dire. D’ailleurs, lui également n’avait pas pu contenir sa douleur. Ces pleurs et ces cris qui transperçaient le calme du soir ne tardèrent pas à ameuter le voisinage. Les gens accouraient de partout pour venir s’enquérir de la situation. Une fois qu’ils furent mis au courant, beaucoup fondirent en pleurs, notamment les femmes. Les hommes en tête desquels se tenait Etougou de leur côté convoquèrent Mezui pour qu’il leur expliquât comment Evouna avait perdu la vie. Quant à Adou, elle était devenue veuve. Tout le monde n’avait plus le droit de l’approcher. Elle fut mise dans une pièce à l’abri de tous les regards. Les gens étaient tellement attristés que personne ne demanda à Mezui s’il avait fait un bon voyage.

L’enterrement d’Evouna ayant eu lieu à Nfoulenzem, les gens de Mbwema se contentèrent d’organiser la cérémonie du Gnas2 et le veuvage d’Adou3. Quelques mois plus tard, ce fut le temps du retrait de deuil. À la suite de cet événement, Adou devait trouver un nouveau mari vu son jeune âge. Il faut dire que chez les Fang, la femme a voix au chapitre à cet instant. Comme l’exige leur tradition, il lui revient de droit de choisir un compagnon parmi les frères et les neveux de son défunt époux. Si celui sur qui la veuve a porté le dévolu consentit à ce choix, il hériterait par conséquent des orphelins. À la différence d’Ayingone qui avait choisi de rester célibataire4 à la mort de Mboulou, Adou accepta la proposition des sages et elle jeta son dévolu sur Mezui qui ne refusa point cette proposition vu qu’il n’était toujours pas marié. Dès cet instant, elle pouvait librement partager la couche de Mezui. Ce qu’elle fit pendant environ deux ans jusqu’à la naissance d’une petite fille nommée Ekom. Cependant, Mezui ne se sentait pas épanoui dans cette relation. D’une part, l’enfant qui était venue au monde ne lui appartenait pas. Elle portait toujours le nom d’Evouna, car c’est lui qui avait doté Adou. D’autre part, il sentait qu’Adou ne l’aimait vraiment pas. Son cœur appartenait toujours à son défunt mari. Le souvenir d’Evouna hantait leur couple. Comment lutter contre un mort qui gouverne votre foyer ? Mezui avait un sentiment d’incomplétude. En plus, il suscitait quelques quolibets dans le village. Une engeance de personnes mesquines le raillait en disant qu’il n’était qu’un bélître, sinon le gardien de l’héritage de son frère et que sans cela, il ne serait qu’un vulgaire ivrogne vivant aux crochets de sa mère. Cela remonta à ses oreilles. Conséquemment, il décida de bâtir son propre héritage en optant de prendre une seconde épouse. En sachant qu’il n’avait pas l’argent de la dot, le pécule issu de son expédition à Nfoulenzem ayant été investi dans la relance de leur cacaoyère, malheureusement cette activité ne générait plus les bénéfices de jadis. Ainsi, Mezui choisit de donner Abeng en mariage. La pauvre enfant n’avait que sept ans et cela ne semblait pas poser de problèmes à Mezui. Il faut dire que cela était une pratique courante en ce temps-là. Alors que de plus en plus de fillettes étaient envoyées sur les bancs de l’école, l’avenir académique d’Abeng fut sacrifié sur l’autel des ambitions personnelles de son oncle.

 

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2Rituel accompagné d’une danse spécifique que l’on organise le huitième jour après l’enterrement d’un homme. Chez les Fang, il permet d’annoncer aux ancêtres le décès de l’un de leurs descendants. Pour le cas d’une femme, le rituel qui joue le même rôle se nomme Andaga ou Anda’a.
3Un ensemble de rites que la belle-famille (les sœurs du défunt mari) impose à la veuve. On peut citer entre autres l’interdiction de parler à tout le monde, l’obligation de se raser la tête, l’obligation de dormir par terre dès l’annonce du décès jusqu’au soir de l’enterrement, etc. Tout le folklore qui entoure cette cérémonie vise à rendre la période de deuil moins douloureuse à la veuve en la distrayant. Par ailleurs, lorsque les belles-sœurs refusent de pratiquer ce rituel sur une veuve, cela est perçu comme un désamour de leur part. Il est important de préciser que le veuvage s’applique aussi aux hommes.
4Il faut noter que lorsqu’une femme refuse de choisir un époux et de rester célibataire, la famille confie à un de ses membres la responsabilité de surveiller l’épouse et les enfants du défunt. Il tient la famille en lisière, sans pour autant accaparer les biens de celle-ci.

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